Tchad :  Doudji Hapsita Madjiré, la self-made woman

Tchad : Doudji Hapsita Madjiré, la self-made woman

PORTRAIT – Après la mort de ses parents, la vie de Hapsita bascule. Sa famille prédit le pire pour elle.  Aujourd’hui, c’est une meneuse accomplie. Présidente de Focus international et logisticienne dans une agence onusienne. Quel est son parcours ?

« Tu vas finir prostituée.» Hapsita se souvient de cette phrase répétée quotidiennement par ses proches.  Trentenaire aujourd’hui, elle n’a rien oublié. Aujourd’hui, c’est une dame de fer, respectée et une source d’inspiration pour les autres. Pour tout comprendre, il faut reprendre le temps avec elle.

« J’étais censée être une prostituée »

Doudji Hapsita Madjire

Cet après-midi de mars, Doudji Hapsita Madjire vient de finir une réunion avec les femmes de Focus international (une organisation féministe qu’elle dirige). Le lieu est enfin vidé. Le calme est revenu dans la cour de la maison au quartier Paris-Congo. Elle s’approche avec élégance, dépose son sac à main sur une chaise  et s’assoit sur une autre. Après un bon moment de manège, elle s’ouvre totalement.  « J’étais censée être une prostituée, ce que ma famille attendait que je devienne », se remémore la trentenaire en plaisantant. « Aujourd’hui, je suis logisticienne dans une organisation onusienne et je gagne ma vie dignement », se félicite Hapsita.

La première fois que cette prédiction a resurgi, c’était dans les rues de Houston aux Etats-Unis d’Amérique. A cet instant, la jeune rêvait. Elle n’imagine pas fouler ces voies immenses un jour. « Comment une orpheline comme moi peut arriver là où je suis aujourd’hui ? » Cette interrogation hante les pas de la Tchadienne en plein cœur de Houston.  Les souvenirs renaissent. Ils lui rappellent les drames de son adolescence.

« J’étais souvent humiliée par ma tutrice »

Doudji Hapsita Madjire

A 12 ans, Hapsita, dit Hapsi perd ses deux parents dans l’intervalle de trente jours. Nous sommes en 2001. Une journée peu ensoleillée dans la capitale tchadienne. La petite adolescente pleure encore ses deux parents morts. Dévastée, l’orpheline tente peu à peu de se remettre de la situation chez son oncle maternel. Désormais, c’est dans cette famille au respect strict de la tradition chrétienne, qu’elle vit.

La collégienne doit s’adapter à sa nouvelle vie. Se fléchir aux exigences de sa tutrice, foncièrement méchante selon elle. « J’étais souvent humiliée par ma tutrice. Je devrais laver ses culottes, par exemple », se rappelle Hapsita.

Dans cette maison, les hommes sont quasiment vénérés. Tout pour eux d’abord. Et cette inégalité sociale étouffe silencieusement l’orpheline. La rage de prouver que les filles peuvent faire la même chose que les garçons la ronge intérieurement au point de la révolter. Malgré qu’elle soit toujours première de sa classe, elle est reléguée au second rang.   « J’ai grandi dans cette injustice. Aujourd’hui, j’élève ma fille en lui disant qu’elle peut devenir astronome, pilote… comme les hommes », martèle-t-elle.

« Mara-sakite »

Doudji Hapsita Madjire

Au lycée, Hapsi a payé ses propres fournitures. Comment ? elle éclate de rire avant de dire « j’ai travaillé ». En 2006, Hapsita décroche son baccalauréat. Dans la foulée, il est décidé de l’inscrire à l’université de N’Djamena et d’envoyer son cousin dans la capitale guinéenne, Conakry.  Finalement, elle dépose ses valises d’étudiante au Cameroun. « Les choses allaient se dérouler peut-être autrement, si mes demi-frères et ma marâtre n’ont pas confisqué mon héritage », évoque Hapsita. « Je suis une enfante légitime, née dans un mariage », précise-t-elle.  Pour elle, c’est par méchanceté humaine qu’elle n’a rien eu des biens de son défunt père.  « Cela ne m’a pas empêché de devenir ce que je suis aujourd’hui, « une self-made woman » », argumente-t-elle d’une expression angliciste.

À leur retour, Hapsita rentre avec un master en droit des affaires à 20 ans et son cousin les mains vides. Aussitôt, elle fait son immersion dans la vie professionnelle à 21 ans. A Komé, la nouvelle logisticienne fait face à un environnement hostile. Ses interlocuteurs la voient comme « juste une femme », « Mara-sakite ».  Pour s’opposer à cette appellation « péjorative », Hapsita lance Focus international. Une organisation exclusivement féminine.  A travers cette structure, Doudji Hapsita Madjire veut promouvoir la liberté des femmes tchadiennes.

« On veut faire du leadership féminin notre défi et notre grand engagement. Nous pensons qu’il faut pousser les femmes tchadiennes à s’instruire, à s’émanciper, beaucoup de choses dépendent d’elles au-delà de la gestion du foyer.» Ces mots, Doudji Hapsita Madjire les répète toujours aux autres femmes.

Un commentaire

  1. Allaramadji Mbaîtoudji
    9 mars 2021 at 22 h 16 min Répondre

    Je me souviens de la gaieté et de l’intelligence de cette femme en 1999 quand on était en classe de 6e au Collège Source de Progrès centre A.
    Vouloir c’est pouvoir et force à toi.

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