Tchad : diplomatie offensive

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Le Tchad est très présent sur le terrain militaire et sécuritaire dans le bassin du lac Tchad et dans le Sahel. Il est déterminé à poursuivre cette diplomatie offensive, mais également à marquer davantage de points dans le domaine économique.

Le 8 août 2016, quand le président Idriss Déby Itno entame un nouveau mandat, le Tchad respire la paix et la stabilité dans le bassin du lac Tchad et le Sahel, en proie au terrorisme, à l’insécurité, au crime organisé, aux trafics en tout genre et aux désordres. La secte nébuleuse Boko Haram sème la panique et la psychose au sein des populations riveraines du lac Tchad, et menace dangereusement l’économie et la sécurité dans la sous-région. Dans son discours d’investiture, le chef de l’Etat réélu promet de mener « une lutte implacable contre le terrorisme partout où il menace nos intérêts et notre sécurité ».

Quatre mois plus tard, dans son traditionnel message à la Nation du Saint-Sylvestre, il réaffirme cette ferme volonté : la stabilité dans laquelle vit le Tchad « ne doit pas pour autant nous amener à céder à la satisfaction béate et à l’angélisme. Bien au contraire, nous devrions renforcer la lutte contre le terrorisme en maintenant l’alerte à un niveau maximal ». Il exhorte ainsi les forces de défense et de sécurité à plus de détermination pour mettre le pays à l’abri du désordre et du terrorisme et tous ses compatriotes à plus de vigilance et être toujours sur le qui-vive.

Et ce que le président Déby a tant redouté, finit par arriver. Fin septembre 2016, des éléments de Boko Haram attaquent une position de l’armée tchadienne à Kaïga Kindjiria, dans le Lac, tuant quatre soldats. Ils récidivent le 5 mai 2017, au même endroit. Bilan : 9 morts dans les rangs de l’armée, une quarantaine de terroristes sont abattus.

Le Tchad, relativement épargné par la menace Boko Haram après les premiers attentats sanglants en plein cœur de N’Djaména en juin 2015, est à nouveau dans la ligne de mire de la secte terroriste. Boko Haram va multiplier les attaques et attentats-suicides, de plus en plus meurtriers, tant contre des civils que des militaires.

Fin mars 2020, alors que le Tchad vient de s’engager résolument contre un nouvel ennemi invisible nommé « coronavirus », Boko Haram attaque à nouveau des positions de l’armée sur la presqu’île de Bohoma. Le bilan est très sanglant : 92 morts. Le président Déby descend en personne sur les lieux pour « s’incliner sur les corps » de la centaine de soldats. C’est la pire perte de ses soldats en une journée.

La « Colère de Bohoma »

Le chef de l’Etat décide de rester dans le Lac et promet une « réplique foudroyante ». Il revêt son uniforme de chef des armées et prépare la contre-offensive. Les départements de Kaya et Fouli sont placés en état d’urgence et déclarés « zones de guerre ». Le 31 mars, débute la « Colère de Bohoma » (ainsi est baptisée l’offensive contre Boko Haram). Les opérations durent une dizaine de jours. « 1.000 terroristes ont été tués, 50 pirogues motorisées détruites », selon le bilan fait par l’état-major des armées. De nombreux stocks d’armes sont également saisis. Mais les combats coûtent la vie à 52 militaires tchadiens, 196 autres sont blessés.

Vu la victoire de Bohoma, ainsi que toutes les prouesses militaires du président Déby, son don de soi et tous les sacrifices consentis pour la nation depuis plusieurs décennies, le peuple tchadien, à travers la représentation nationale, élève le chef suprême des armées à la dignité de Maréchal. Un événement unique dans l’histoire du Tchad qui est célébré avec faste sur toute l’étendue du territoire le 11 août 2020.

La « Colère de Bohoma » a porté un grand coup à Boko Haram: ses deux principales bases (son QG et son quartier militaire) ont été détruits. Mais l’hydre n’est pas totalement anéantie car le Tchad est le seul à lui faire face. « Depuis notre engagement jusqu’à aujourd’hui, le constat qu’on peut faire est que le Tchad est seul à supporter tout le poids de la guerre contre Boko Haram », déplore le président Déby après l’offensive de Bohoma. Le chef de l’Etat tchadien est exaspéré par l’inaction des trois autres pays (Nigeria, Niger et Cameroun) membres de la Force mixte multinationale (FMM), créée en 2015 pour lutter contre Boko Haram. Une exaspération légitime, car le Tchad a besoin d’être soutenu pour maintenir son déploiement.

Au cœur de la lutte contre le terrorisme

Mais découragement n’est pas tchadien. N’Djémana reste au cœur de la lutte contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad et contre les autres groupes terroristes dans le Sahel. La capitale tchadienne abrite à la fois l’état-major de la Force multinationale mixte (FMM) contre la secte islamiste et le commandement de la force Barkhane, l’opération française dans le Sahel. Près de 3 000 soldats tchadiens participent à la FMM.

N’Djaména abritera, en février, le sommet du G5 Sahel et la France. Le G5 Sahel dont le Tchad est un membre fondateur et qu’il a déjà présidé, entre novembre 2015 et février 2017, a été créé par le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et bien sûr le Tchad pour lutter contre le terrorisme dans la bande sahélienne. Un contingent tchadien de 500 soldats a été envoyé en 2020 pour assurer la sécurité dans la zone dite des « trois frontières » entre le Burkina, le Niger et le Mali.

En accueillant son homologue français Emmanuel Macron et ses pairs du Sahel, le Maréchal Déby affirmera davantage son leadership sur le plan international et engrangera de nouveaux points. Depuis 2016, il récolte les fruits de sa diplomatie militaire et politique très offensive. A commencer par la présidence de l’Union africaine (UA) qu’il a assumée avec succès. L’élection de l’ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères tchadien, Moussa Faki, le 30 janvier 2017 à la présidence de la commission de l’UA, a été un coup de maître. 

A l’instar de Faki, quatre autres anciens chefs de la diplomatie tchadienne ont été portés à la tête d’institutions régionales et internationales : Mahamat Saleh Annadif à la MINUSMA (Mission multidimensionnelle des Nations Unies pour la stabilisation au Mali); Nagoum Yamassoum à la COSUMAF (Commission de Surveillance du Marché Financier de l’Afrique Centrale): Ahmad Allam-Mi à la CEEAC (Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale). L’élection de l’ambassadeur Brahim Taha au secrétariat général de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), le 29 novembre 2020 à Niamey (Niger), est la dernière victoire d’une diplomatie en pleine expansion ces cinq dernières années.

Un acteur majeur de plusieurs organisations

Si Brahim Taha entre en fonction le 17 novembre 2021 et que Nagoum Yamassoum a encore trois ans, Allam-Mi a terminé ses missions en août dernier, réussissant à sauver une CEEAC moribonde à son arrivée en 2013. Le mandat d’Annadif finit en avril prochain. Faki arrive également en fin de mandat, mais des tractations sont en cours pour sa réélection au prochain sommet des chefs d’Etat et de gouvernement le 7 février.

L’éclat de la diplomatie tchadienne sur le plan militaire et politique a été renforcé par la ratification de la quasi-totalité des traités et accords de l’Union Africaine (UA), la redynamisation de la CEN-SAD, ainsi que l’organisation de plusieurs rencontres sous- régionales. De 2017 à mars 2019, le Tchad a présidé la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Il préside, depuis avril 2017, l’Organisation des producteurs africains (APO). Le Tchad est également un État observateur à la CEDEAO, une organisation dont font partie intégrante le Mali, le Niger, le Nigeria et le Bénin, quatre pays avec lesquels il a des relations étroites dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans le Sahel et dans le bassin du lac Tchad.

Les relations bilatérales avec les pays voisins sont au beau fixe. Certains, notamment le Nigeria, le Soudan (Darfour), la Libye et la République Centrafricaine, sont en proie à des conflits politico-militaires persistants. Mais au milieu de cet océan de violences, le Tchad reste un ilot de stabilité. Inlassablement, le Maréchal du Tchad poursuit son élan panafricaniste en jouant un rôle imminent dans le cadre des négociations en Lybie, au Soudan et en RCA.

Une diplomatie économique à la traîne

Cependant, si le Tchad est très présent sur le terrain militaire et sécuritaire, sa diplomatie économique est à la traine. Il conserve des relations profondes avec des pays comme la France et la Chine, ses principaux partenaires économiques, mais c’est principalement en tant qu’importateur. Il importe tout de ces pays ; tandis que ses exportations se limitent à la gomme arabique et au pétrole.

Par ailleurs, les relations entre l’Union européenne et le Tchad se fondent sur l’Accord ACP-UE de Cotonou qui définit le cadre de leur dialogue politique, accorde au Tchad le bénéfice du Fonds européen de développement (FED) et prévoit la mise en place d’un accord de partenariat économique régional (APE) dans un avenir proche.

Le Tchad s’est ouvert, ces dernières années, à d’autres pays, notamment Israël et le Maroc. Le 21 janvier 2019, N’Djaména et Tel-Aviv ont annoncé la reprise de leurs relations gelées depuis 47 ans. Le ministre tchadien des Affaires étrangères, Amine Abba Siddick, et son homologue marocain, Nasser Bourita, ont signé, le 26 octobre 2020 à Rabat, six accords notamment dans les domaines de l’agriculture et de l’énergie.

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