jeudi 9 décembre 2021

Interview exclusive – Mahamat Mahdi Ali, président du FACT : “Nous sommes disposés au dialogue”

INTERVIEW – Le chef du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad revient sur la mort du président Déby, sa participation au dialogue et sa vision future pour le pays.

Le Fact était un groupe rebelle plutôt discret, peu connu de l’opinion publique. Mais en avril, il a fait les gros titres de l’actualité. Lors d’une incursion depuis le sud libyen, les rebelles du Fact arrivent dans le Kanem, à seulement près de 300 kilomètres de N’Djamena. Trois jours après, les Tchadiens apprennent médusés que le président Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 30 ans, a été tué lors des combats. Le Fact, lui, est mis en déroute par l’Armée tchadienne. Un Conseil militaire de transition est mis en place, dirigé par Mahamat Idriss Deby, le fils du président défunt. Après une période de discrétions entre la Libye et le Niger, Mahamat Madhi Ali, le chef du Fact, revient sur ces événements qui ont bouleversé le Tchad. Il répond aux questions de Tchadinfos, par téléphone, d’une position qu’il refuse de communiquer pour sa sécurité.

Tchadinfos : Il y a quelques semaines, vos positions au sud de la Libye ont été attaquées. Pourquoi avez-vous attribué cette attaque aux troupes de Khalifa Haftar en complicité avec des éléments tchadiens et soudanais ?

Mahamat Mahdi Ali : C’est une réalité. Nous avons récupéré des véhicules et des matériels appartenant à cette brigade du fils d’Haftar. La seconde chose, il y a des instructeurs français qui étaient parmi la brigade du fils d’Haftar. La troisième chose qui est aussi intéressante, on a été bombardé la nuit par un avion à réaction. Or tout le monde sait que ni le Tchad ni Haftar n’ont d’avions qui peuvent décoller la nuit. Les avions à réaction qui nous ont bombardés la nuit ne peuvent être que des avions des pays ayant beaucoup plus de moyens. Ce n’est pas la première attaque d’Haftar : on nous a bombardés en 2016-2017 en nous disant que nous sommes une opposition contre Idriss Déby.

Le fait que Haftar avec qui vous avez combattu se retourne contre vous ne sonne-t-il pas le glas de votre mouvement ?

Nous n’avons jamais été aux côtés d’Haftar. Là aussi c’est grotesque, les gens le répètent à gauche à droite que nous étions alliés. Non ! Nous avons des ennemis communs : Haftar combat Daech, Daech est venu nous attaquer aussi. Il n’y aucune autre logique, ni politique ni idéologique. Ce n’est pas Haftar qui va sonner le glas du Fact. Le Fact est sur pied, le Fact est déterminé à lutter pour que la démocratie, la liberté, la justice soient des choses réelles au Tchad.

Entre mars et avril, le Fact a fait une incursion en territoire tchadien depuis le sud de la Libye. Lors de ces combats avec l’armée tchadienne, le président Déby a trouvé la mort, dont les circonstances exactes n’ont toujours pas été établies. Qu’est-ce que vous en savez depuis le front ?

Ce jour-là, il n’y a pas qu’Idriss Déby qui est mort, d’autres Tchadiens sont morts : nos camarades, nos frères combattants du FACT sont aussi tombés. Idriss Déby était en arrière-plan, tout comme moi. Quand on avait lancé l’offensive, ses soldats ont pris la fuite, ils sont partis en débandade. Nous avons appris le soir qu’il serait blessé et après on dit qu’il serait mort. Beaucoup d’hypothèses ont été avancées : on parle d’un drone qui l’aurait abattu, qu’il aurait abattu un de ses généraux et que les frères de ce général lui auraient tiré dessus. Mais seuls ses camarades qui étaient présents peuvent dire ce qui s’est réellement passé.

Le FACT a essuyé des pertes lors de cette incursion. Êtes-vous affaibli ?

Le FACT est intact. Nous avons une vision et un cheminement politique constant qui n’ont pas changé depuis 2016. Dès le départ, nous avons expliqué que si la solution de dialogue inclusif est encouragée et que si Idriss Déby accepte de s’asseoir avec tout le monde autour d’une table, nous sommes partants. Mais Idriss Déby a toujours refusé, soutenu dans cette posture par la France. Au lieu d’organiser une table ronde inclusive, il a préféré organiser deux fois des forumsrassemblant ses courtisans et ses partisans.

Combien d’hommes compte le Fact ?

Nous pouvons mobiliser autant que nous voulons. On peut compter deux à trois millions de Tchadiens en Libye. Tout ce monde, un jour ou un autre a quitté le Tchad à cause de l’injustice. Tout ce monde a compris le sens de notre lutte. Aussi, il y a beaucoup de Tchadiens qui nous viennent directement du pays, de toutes les préfectures du Tchad pour nous rejoindre. Le Fact est d’une diversité incroyable.

La mort du président Déby a donné lieu à la mise en place du Conseil militaire de transition. Après six mois de transition, comment jugez-vous son évolution ? 

Nous sommes restés silencieux : nous nous sommes engagés vis-à-vis de l’opinion internationale et des Tchadiens à observer une trêve. Dans l’intervalle, on voit des manœuvres entreprises par la junte pour perdurer au pouvoir. On a assisté, un peu amusé, à la reconduite d’un certain Haroun Kabadi à la tête de ce qu’ils appellent Conseil national de transition. C’est pourtant un monsieur qui, lorsque le devoir ultime l’a appelé pour prendre ses responsabilités et préserver le pays, s’est déclaré incapable. Là, bizarrement, l’incapacité s’est évaporée. C’est se moquer des Tchadiens. Il n’y a aucun sérieux dans ce qui se passe, le Tchad est tombé très bas.

Un comité chargé de préparer la participation des groupes rebelles au dialogue, présidé par l’ancien président Goukouni Weddey, a été mis en place. Avez-vous été contacté par ce comité ?

Nous devons à son président Goukouni Weddey toutes les considérations dues à son rang d’un ancien président. Nous connaissons son parcours et son histoire personnelle, et nous pensons qu’il peut faire quelque chose de très crédible, à la seule condition qu’il ait les marges de manœuvres nécessaires. Mais tel que c’est parti, on ne le laisse pas faire. La conception même du pouvoir au Tchad est devenue aujourd’hui quelque chose qui est totalement privé, qui ne concerne que certains groupes. Le Tchad appartient à tout le monde, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Il y avait eu plusieurs guerres et rébellions depuis des années. On est arrivé à non seulement transmettre le pouvoir d’une manière héréditaire mais certains pensent qu’il faut venger la mort d’Idriss Deby parce que c’est notre père. C’est ridicule. Le pays est dans le gouffre.

Monsieur Mahamat Mahdi Ali, êtes-vous prêt à dialoguer ?

Nous avons dit et répété à maintes reprises que nous sommes disposés au dialogue. Le président Goukouni avait envoyé des représentants pour contacter nos représentants en Europe. Nous ne voyons aucun inconvénient puisque nous avons demandé à ce que les problèmes tchadiens soient résolus d’une manière pacifique depuis 2016. Le règlement de ces problèmes autour d’une table ronde inclusive était notre demande, maintenant qu’elle devient de plus en plus une réalité, nous ne pouvons pas aller à contre-sens. Même si on a des doutes sur la volonté réelle de la junte à organiser quelque chose de transparent. Pour que la table ronde soit transparente, soit juste et qui peut aboutir à des résultats, il faut nécessairement que tout le monde y participe.

Fixez-vous des conditions à votre participation ?  

La junte, de par sa nature, est illégitime. Comme nous rébellions, nous sommes illégitimes.  Dans ce sens, leur seule mission est d’organiser la table ronde inclusive dans des conditions de sécurité nécessaires pour les uns et les autres afin que le président élu lors d’élections transparentes puisse prendre les résolutions qui sont posées pour que le pays avance.

Quels sont les sujets qui doivent être abordés lors de ce dialogue ?

Tout doit être revu ! Sur le plan institutionnel, revoir tous les textes fondateurs de nos institutions. Tout sur le plan politique, social et économique. Aujourd’hui, le Tchad est une coquille vide en termes de démocratie. J’ai appris qu’on avait interdit à un parti politique de hisser le drapeau du Tchad dans sa cour. Quel texte interdit de hisser le drapeau quelque part ? Nous sommes conscients que tous les maux qui minent le Tchad ne peuvent être réglés en quelques mois lors d’une conférence ou d’une table ronde inclusive mais il faut nécessairement produire un cahier de charges qui doit aider le futur dirigeant du pays.

Vous dites qu’il faut tout reprendre à zéro mais n’y a-t-il pas des acquis qu’il faut conserver comme le multipartisme ou encore la liberté d’expression ?

Au Tchad, il n’y a aucun acquis, c’est une dictature. Idriss Déby s’est emparé du pouvoir. Il a créé combien de partis ? Pas moins de 200 partis. Il faut reprendre beaucoup de choses. Le temps qui sera attribué au dialogue national ne peut pas être infini, il y a donc certaines choses qui seront déléguées, c’est un cahier de charges. Les conflits communautaires par exemple sont récurrents, il faut fixer des garde-fous. L’État a démissionné, parfois c’est l’État qui se comporte en pompier et pyromane. C’est fait à dessein, c’est une volonté manifeste du régime en place qui applique la logique du diviser pour mieux régner. Rien n’est impossible, on nous dit que le vivre ensemble est impossible, qu’il faut diviser le pays. Non ! Il faut donner la chance à ce que l’État unitaire existe d’abord et si c’est impossible, il faut penser à une autre forme d’État.

Depuis des décennies, le Tchad est confronté à des rébellions. Vous en êtes l’un des acteurs. D’après vous, que faut-il faire pour en finir avec ces cycles de violences ? 

Il faut régler le problème de la justice, de l’injustice et de l’égalité entre les Tchadiens. Il faut qu’on s’assoie, qu’on se considère comme des frères. Ne me dites pas que ceux-là sont violents et que les autres n’ont pas la culture de la violence. Non ! C’est l’environnement qui conditionne les mentalités et l’état d’esprit des uns et des autres. Même celui qui est pacifique, il va finir par utiliser tous les moyens pour se défendre s’il est acculé. Il y a des problèmes beaucoup plus graves dans ce monde, comme l’apartheid, qui ont été résolus. Les gens se sont assis autour d’une table, ils ont compris que le monde a évolué, les mentalités ont changé et que notre vision de la vie commune doit évoluer.

Imaginons, monsieur Mahamat Mahdi Ali, que vous êtes candidat à l’issue de la transition. Mais vous essuyez une défaite. Accepteriez-vous les résultats ? 

Cette hypothèse, je la réserve à mes camarades. Je ne suis pas là pour aller récupérer quoi que ce soit, ou bien pour être candidat à quoi que ce soit. Cela dépendra des discussions qui auront lieu dans le futur avec mes camarades et si les choses évoluent dans le bon sens. Le jeu démocratique à ses règles. La première, c’est qu’il y a un gagnant et un perdant lors d’une élection. Si les règles sont claires et transparentes, comment voulez-vous refuser un échec ? Le dernier mot revient au peuple tchadien.

Propos recueillis par Tchadinfos.

L’entretien en intégralité

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