Enquête: Padaré, l’avocat

 

Le ministre tchadien de la Justice Jean Bernard Padaré (JBP) est au cœur de l’actualité tchadienne. Pour certains, il n’est qu’un turbulent parvenu. Pour d’autres, c’est un talentueux politique. Qui est Me Padaré? Comment est-il arrivé à s’insérer dans les sérails du pouvoir? Comment gère-t-il les brulants dossiers judiciaires ? Profite-t-il de son poste ministériel pour régler des comptes personnels? Enquête.

Originaire de la région du Moyo-Kebbi ouest, JBP est titulaire d’une Maîtrise en Droit décroché à l’Université d’Orléans, en France, en 1994. Diplôme en main, il a voulu entrer au programme de DEA, Droit économique et des Affaires. Il est refusé. Il ambitionne alors d’être avocat mais ne s’est pas inscrit à l’école d’avocat, le Centre régional de formation professionnelle des avocats (CRFPA). Par contre, il a suivi des cours à l’Institut d’études judiciaires (IEJ) d’Orléans pour passer l’examen du Barreau. Il ne l’a pas passé. Entre précarité et petits boulots, il décide de rentrer au Tchad en 1997-98. Il s’inscrit au Barreau du Tchad. Et se lance dans l’exercice du métier d’avocat. Dans ce milieu professionnel, certains de ses confrères affirment, « il n’est pas un bon avocat ». Alors que d’autres disent « C’est de la jalousie. Il est un excellent procédurier. Et un avocat courageux». Entregent et volontaire, très vite il s’impose dans la profession. Surtout après sa victoire devant le Tribunal du travail puis la Cour d’appel de N’Djamena face à une société anglo-saxonne qui a dû payer quelques 4 milliards Fcfa à ses anciens salariés. Ensuite, c’est l’affaire Arche de Zoé qui amplifie sa notoriété. Son nom commence à courir les salons huppés de la capitale tchadienne, N’Djamena. De fil en aiguille, il fait la connaissance du beau-fils du président Déby Itno. Ce dernier l’introduit dans le sérail du pouvoir. Aout 2011, il devient à la surprise de tous, ministre des Affaires Foncières et du Domaine. En même temps, il a continué à porter sa casquette d’avocat de la famille Deby Itno dans l’assassinat, en France, du fils ainé du président, Brahim Deby. Il a aussi été l’avocat de la famille de l’opposant disparu Ibni Oumar Mahamat Saleh. Ambitieux, il s’embarrasse peu des conflits d’intérêts ou d’apparence de conflits d’intérêts. Dans une conversation, lors de notre enquête à son sujet, un habitué du palais présidentiel dit, « Il est prêt à tout pour arriver. Regardez comment il tente de malmener l’opposant Saleh Kebzabo (SK)». (Précision: SK est le principal chef de l’opposition. Il est président l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR)).

Admirateur de SK, il a fini par le défier. Et foule aux pieds une des règles cardinale de la société Moudang: le respect envers un ainé. Jour après jour, la personnalité publique de l’avocat se construisit sur ce mélange d’admiration et de défi envers SK. Au début de sa prise de fonction ministérielle, les relations entre les deux hommes étaient bonnes. Mais très vite il s’est porté volontaire auprès de la présidence pour faire contre-poids au président de l’UNDR. L’occasion s’y est prêtée lors des élections communales passées. Il mène campagne pour le Mouvement Patriotique du Salut (MPS, parti au pouvoir) à Léré, fief de SK mais aussi ville d’où origine sa famille, Les Padaré. Un notable déclare, « Le Mps a dépensé sans compter. Une manne s’est abattue sur la région». En mars 2012 Deby Itno s’est déplacé à Léré. Motif: séjour de travail. Mais derrière cette visite, il envoyait un message aux populations qu’il y a un autre fils du pays, JBP. Dissuadé à la dernière minute, le président s’est plié aux recommandations de son entourage en décidant d’impliquer SK. « Il était enraciné dans son fief. Il était populaire. Il ne fallait pas suivre JBP dans cette cabale. Ça servait à rien. Le président a compris», dit un collaborateur. Pugnace dans la rivalité politique, Me Padaré n’abandonne pas. Plusieurs sources affirment qu’il est à l’origine de la demande de levée de l’immunité parlementaire de SK. Le tort du député: avoir dénoncé dans une entrevue l’emprisonnement des journalistes. « Il semble avoir réussi à convaincre la présidence. Seul lui et la présidence gère cette histoire», dit sous couvert de l’anonymat, un influent parlementaire. « Faux!», se contente de dire un membre du cabinet du ministre. Mais tout le monde politique tchadien soupçonne JBP de vouloir, par cette manœuvre, disqualifier SK lors des prochaines échéances électorales. Selon un spécialiste, même si le pouvoir réussissait à obtenir cette levée d’immunité. Un problème de procédure se posera.

Les dossiers chauds s’accumulent. JBP les affronte, tête baissée, avec la même intensité. Avec sa méthode: un mélange subtile de tchatche, de hargne et un brin de revanche. Il dit le faire surtout au nom du Droit. Quit à mettre le régime de N’Djamena dans l’embarras. Quit à entacher l’image du pays. Quit à donner l’impression d’une Justice sous ordre. Quit à embobiner la présidence dans les complexités techniques du droit.

Toujours prêt à prouver qu’il fait bouger les choses. Il attaque de front le dossier de l’ex-président tchadien Hissène Habré. Il le réactualise. Le porte à bout des bras. Et pour solidifier sa démarche, il signe un accord judiciaire touffu avec le Sénégal. Quelques jours plus tard, la justice tchadienne met aux arrêts plusieurs ex-agents de la sinistre police politique, la DDS ( Direction de la Documentation et de la Sécurité). Ces arrestations provoquent un séisme politique dans la capitale tchadienne. Le régime du président Deby s’est construit sur le régime Habré. Alors qui arrêter? Qui laisser? Un casse-tête qui réveille des vieux démons. Les tensions sont vives. Les nerfs sont à fleur de peau. La présidence tente de calmer la grogne en ciblant des petits agents. Certains proches du président trouvent que ces arrestations vont trop loin. N’Djamena est, depuis lors, plongé dans le «à qui le tour?». JBP, lui, fulmine, « personne ne sera épargné », dit-il.

Un autre problème vient compliquer le dossier. Ce sont les articles du statut des chambres africaines extraordinaires, instance chargée de juger Habré. Que disent-ils? Il semblerait qu’un des articles dit que toute personne quelque soit sa fonction peut être entendue. Me Padaré a endossé cet article. L’entourage du président s’interroge: peut-on en vertu de cette disposition entendre le président Deby Itno? Oui soutiennent certains spécialistes du droit. Non affirment d’autres. Fort de son immunité, le président ne laisse rien paraitre, pour l’instant. Mais «la méthode Padaré» commence a agacé au sommet de l’État.

Autre dossier: lors de la signature de l’accord judiciaire entre N’Djamena et Dakar, JBP profite, dit-on, pour régler ses comptes personnels avec le blogueur tchadien, Makaila Nguebla. Il a convaincu le Sénégal d’expulser ce dernier vers la Guinée. Il en voulait au blogueur. Raison officieuse: publication de certains articles qu’il juge diffamatoires envers lui et sa famille. Raison officielle: échange de correspondance avec certains opposants et journalistes pour déclencher des troubles. Cette affaire a suscité la colère des plusieurs barons du régime. « Cette affaire Makaila a entaché l’image du Tchad» dit un député du parti. Et comme pour ajouter l’insulte à l’injure, la France a offert l’asile politique au blogueur. La présidence n’a pas apprécié l’initiative du ministre. Ni l’accueille par la France de l’activiste.

Dans le milieu des médias à N’djamena, on accuse JBP d’être le maitre d’œuvre de l’arrestation et de l’emprisonnement de plusieurs journalistes. Entre autres: Eric Topona et Moussa Avenir De la Chiré. Pourtant, certains d’entre eux ont été ses employés. Car le ministre est actionnaire majoritaire de l’hebdomadaire La Voix. Mais JBP balaie toutes ces accusations du revers de la main. Et fait dire, par un de ses collaborateurs, qu’il ne veut pas être distrait par les «ont dits». « Il préfère se concentrer sur ses lourdes responsabilités», dit celui-ci. Admiratif du ministre, il chuchote à très basse voix, « le ministre Padaré ira loin. Il ambitionne d’être Premier ministre. Et il le sera un jour. Par la Volonté du Seigneur ». Et balbutie un discret….Amen!

Bello Bakary Mana

Source: http://lmiroir.com

Un commentaire

  1. Adam Ahmat
    31 décembre 2013 at 21 h 29 min Répondre

    Quit: ça n’existe pas en français
    Quitte: adverbe.
    Quelque soit sa fonction: c’est plutôt Quelle que soit sa fonction

    Merci de prendre en considération ces remarques.

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