Mahamat-Saleh Haroun: «Il y a des livres qui vous rappellent que vous faites partie de l'humanité»

Mahamat-Saleh Haroun est cinéaste, primé à Cannes, célébré dans le monde entier. Ses films (Bye-bye AfricaAbounaUn homme qui crie,Grigris, son dernier film sur les écrans) parlent de son pays natal – le Tchad -, de l’Afrique, des guerres, de la jeunesse africaine sacrifiée. Un cinéma violent et mélancolique qui puise son inspiration dans la littérature de l’Afrique et du monde. Comment alors s’étonner que sa sélection de lectures d’été soit avant tout littéraire ?

RFI : Vos films font souvent référence à la littérature. Un homme qui crie renvoie au Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Votre traitement de la guerre dans ce film rappelle aussi certaines pages de votre compatriote Nimrod. Est-ce que la littérature vous inspire ?

Mahamat-Saleh Haroun : Moi, c’est le romanesque qui m’inspire. A neuf ans, j’ai vu mon premier film, un film indien avec dans le rôle principal une très belle comédienne. Belle comme le jour qui se lève. Je crois bien que c’est en la regardant jouer que ma vocation de cinéaste est née. Surtout, en la regardant sourire. J’ai été bouleversé par son sourire qui, je croyais, m’était destiné ! Le Bollywood et le western sont les deux sources de mon cinéma. La littérature est venue plus tard. La lecture a structuré ma pensée. Elle m’a surtout appris à raconter des histoires, de manière convaincante.

Puisque vous évoquez les vertus didactiques de la littérature, comptez-vous faire venir des écrivains, romanciers dans cette école du cinéma que vous envisagez de créer dans votre pays, le Tchad ?

La littérature y aura, bien entendu, une très grande place. J’ai pour modèle l’école du cinéma de Cuba où chaque année Gabriel Garcia Marquez vient donner des cours. Pour tout vous dire, je suis un peu jaloux de ces jeunes Cubains qui ont la chance d’avoir Marquez comme professeur. Il est mon romancier favori : je relis tous les ans Cent ans de solitude (Grasset), avec une délectation renouvelée chaque fois.

Je parie que vous rêvez de faire venir Marquez au Tchad…

Ndjamena est malheureusement trop loin pour le vieux monsieur qu’est Marquez aujourd’hui, mais je compte bien mobiliser tous les grands conteurs et romanciers que je connaisse pour les faire venir pour initier nos étudiants à l’art narratif. Comment raconter, sans tout dire, créer l’attente, le suspense… L’acquisition du talent narratif qui fait, à mon avis, défaut aux cinéastes africains, sera vraiment au cœur de cette formation. D’ailleurs, j’ai déjà l’accord de principe de quelques romanciers amis à qui j’ai raconté mon projet. Nimrod, William N’Sondé, Alain Mabanckou m’ont dit qu’ils viendront avec joie à Ndjamena.

Comment est né votre goût pour la narration ?

Je crois qu’il vient de ma grand-mère. C’était une conteuse née. Elle avait une histoire pour chaque occasion. Des contes moraux, des contes fantastiques, des contes pour rire… Mon enfance a été bercée par la voix de cette grand-mère conteuse hors pair.

Le cinéma, la réalisation occupent l’essentiel de votre temps. Avez-vous aujourd’hui encore le temps de lire ?

Je trouve le temps. Je lis dans l’espoir de trouver une pépite, une belle histoire à adapter au cinéma. Il m’arrive de lire trois à quatre livres en même temps. Je mélange les fils. Parfois quand un livre m’ennuie, je n’hésite pas à laisser tomber. Je suis totalement décomplexé et vis très bien avec l’idée qu’on puisse commencer un livre sans le terminer.

Est-ce que vacances riment avec lectures pour vous ?

Les vacances sont certainement le moment le plus propice à la lecture. Chaque fois, je pars en vacances, j’emmène plusieurs livres avec moi, sans nécessairement savoir si je vais pouvoir les terminer.

Quels livres emmenez-vous cet été ?

(Il sort les livres de son sac) Voyons voir : il y aura Lumières de Pointe-noire (Seuil) d’Alain Mabanckou, Poisons de Dieu, remèdes du diable (Métailié) de Mia Couto, Une aiguille nue(L’Or des Fous)de Nuruddin Farah et Pickpocket (Picquier) de Nakamura Fuminori. J’ai mis aussi de côté deux essais : En terre étrangère : vie d’immigrés du Sahel en Ile-de-France (Seuil) du sociologue français Hughes Lagrange et La guerre d’Algérie vue par les Algériens (Denoël), de Benjamin Stora et de Renaud de Rochebrune. Je connais les auteurs du dernier ouvrage. Ils m’ont dédicacé leur livre, mais bien sûr ce n’est pas la seule raison pour laquelle je l’emmène. Je vis en France depuis les années 1980 et je sais que les Français n’ont pas encore réussi à se libérer de leur passé algérien. Connaissant le sérieux des auteurs, je pense que cet ouvrage me permettra de comprendre mieux cette histoire compliquée, abordée cette fois du point de vue des colonisés.

Et pourquoi Hugh Lagrange ?

J’ai entendu parler de lui à l’occasion de la parution de son dernier livre Déni des cultures (Seuil) qui avait suscité, je me souviens, une polémique à cause de ses positions politiquement peu correctes sur la jeunesse des banlieues. Son nouveau livre sur l’immigration africaine depuis les années 1970 que j’ai commencé à feuilleter est une compilation de témoignages, doublée d’une analyse sociologique du mal-vivre des exilés africains. J’aime aussi la manière de Lagrange de raconter les vies, les personnages, en les campant dans des réalités concrètes. Il a aussi une très littéraire, agréable à lire.

Il y a quatre romans dans votre sélection. Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Lire l’intégralité de l’interview sur rfi.fr

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