Entrevue: Amine Idriss Adoum

Amine Idriss Adoum est un jeune professionnel tchadien qui est un « self made men». C’est à dire une personne qui a tracé son chemin seul. Sans l’aide de personne, dans un pays où les combines sont légions pour se faire sa place. Il ne doit qu’ à ses parents qui lui ont donné une solide éducation. D’abord, il a fait des études en Histoire à l’Université de N’Djamena. Ensuite, en sciences sociales et en gestion à l’Université Catholique d’Afrique centrale à Yaoundé, au Cameroun. Et enfin, il rédige actuellement sa thèse de doctorat en gestion à Walden University dans le Minnesota, aux États-unis. Féru de littérature classique africaine mais aussi de celle d’autres coins du monde, Amine lit présentement l’ouvrage de Lee Kuan Yew, ancien premier ministre de Singapour intitulé: From the Third World to the First. « C’est édifiant et ça montre que la pauvreté et la misère peuvent être vaincus par l’intelligence et la volonté des hommes. 20 ans, c’est le temps que Singapour a mis pour sortir du tiers monde. Et devenir le quatrième État le plus riche du monde. Remarquez bien, sans aucune ressource naturelle à part l’intelligence et la volonté de ses dirigeants», dit-il. Curieux et cultivé cet natif du quartier historique de la capitale tchadienne, Ambassatna, est marié à une sénégalo-malienne. Il est père d’une petite fille. Tour à tour, il a travaillé dans l’industrie pétrolière (Schlumberger) pour ensuite allé diriger, pendant quelques années, le service de ressources humaines comme directeur en Cote-d’Ivoire (à Abidjan) de la filiale ivoirienne d’une des plus grosses multinationale de l’industrie alimentaire. Il y a quelques mois, il a été muté à Manille aux Philippines en tant que responsable des questions de développement de leadership pour la zone Asie, Océanie et Afrique, toujours dans la même multinationale. A 40 ans, Amine Idriss Adoum reste attaché à certaines valeurs de son pays, le Tchad. Mais en même temps, il est critique et lucide sur les perspectives de développement de ce pays. Il nous parle de son parcours, des raisons qui l’ont fait partir à l’autre bout du monde, des enseignements qu’il tire de son expérience d’expatrié. Et des possibilités de transplanter certaines méthodes de travail pour aider à l’émergence d’une élite entrepreneuriale moderne et d’une vraie classe moyenne au Tchad. Entrevue.

Le Miroir : Depuis quand êtes-vous aux Philippines?

Amine Idriss Adoum: Je suis arrivé en Asie du Sud-Est au début de l’année (2012). Ma famille est encore à Abidjan. Elle me rejoindra au courant de l’année, pendant les grandes vacances scolaires. Dans pas longtemps.

LM: Vous n’êtes pas diplomate alors que faite-vous dans ce lointain pays?

AIA : C’est vrai. Je ne suis pas diplomate. Je travaille pour une entreprise multinationale qui considère son personnel expatrié comme étant ses ambassadeurs. L’entreprise pour laquelle je travaille m’a proposé un poste qui implique beaucoup de déplacements dans les pays de l’Asie du Sud-Est, de l’Océanie, du Moyen-Orient et de l’Afrique. Les Philippines sont pratiquement entre les régions pacifiques et la grande Asie. C’est un des rares pays asiatiques ou l’anglais est une langue officielle mais aussi une langue commerciale. Ça signifie qu’il y a peu de barrières. C’est aussi un pays relativement ouvert, avec une culture mixte americano-asiatique très orientée vers l’Occident. Enfin, c’est un pays où les choses ont commencé à bouger. Le changement est perceptible, de manière presque physique.

LM: De N’djamena au Tchad, à Manille aux Philippines, quel a été votre parcours pour aboutir dans ce pays?

AIA: J’ai commencé ma carrière professionnelle au Tchad dans le monde des services pétroliers, il y a presque 11 ans maintenant. De fil en aiguille j’ai été mis en contrat d’expatriation en 2004 au Cameroun d’où nous avions formé une équipe qui devait s’occuper du reste de l’Afrique en matière de services administratifs des ressources humaines et de gestion de projets de systèmes d’informations. Vers la fin de l’année 2007, j’ai été contacté par plusieurs entreprises et organisations internationales dont la Banque Mondiale pour divers postes. Mon choix s’est finalement porté sur l’entreprise qui m’emploie en ce moment. Après avoir passé 4 années sur un poste de direction en Côte d’Ivoire, la même entreprise me propose cette fois-ci depuis une ville asiatique un poste d’expertise dans le domaine du renforcement des capacités en matière de leadership et de la gestion du changement sur trois continents.

LM: Vous êtes le seul tchadien ou il y a des compatriotes? une ambassade? un consulat?

AIA: A ma connaissance il n’y a pas d’autres tchadiens aux Philippines, à part ma famille et moi même. Nous n’avons ni d’ambassade ni de consulat. Du moins pas à Manille ni dans aucune autre ville de l’Archipel des Philippines.

LM: Conseillerez-vous au Tchad d’établir des relation diplomatique avec ce pays? si oui pourquoi?

AIA: Avoir des relations diplomatiques sont nécessaires avec l’Asie. Savez-vous que les Tchadiens n’ont pas besoin de visa pour aller dans beaucoup de pays asiatiques? La Malaisie, Singapour, les Philippines, etc. Ces pays ne réclament aucun visa aux Tchadiens. Et leur système éducatif, spécialement le Singapour et la Malaisie, sont très compétitifs et souvent meilleurs qu’en Europe. Les études coûtent 3 à 5 fois moins cher que l’Europe. Rien que pour les étudiants, le Tchad devrait y avoir des consulats. Ensuite, le commerce et les changes technologiques. Savez-vous que les pays asiatiques ont les meilleurs couvertures internet du Sud? Et pour presque rien. On gagnerait à apprendre auprès d’eux. Enfin, si j’ai un conseil à donner à Toumai Air Tchad (compagnie aérienne nationale), c’est de venir voir comment les asiatiques gèrent avec succès des compagnies aériennes qui vendent des billets d’avions à 10.000 FCFa sur des distances comme N’Djamna – Paris – N’Djamena. Et elles font des bénéfices. J’ai pris un avion Manille – Beijing (Pékin) – Manille pour 15.000 CFA. Le trajet dure 4 heures et demi en Airbus. On est parti à l’heure. Comment ça marche? Il faut venir voir. On a beaucoup à gagner ici. Des consultants nous y aideront beaucoup!

LM: Quel rapprochement pouvez-vous faire entre l’histoire de ce pays et celui du Tchad?

AIA: L’Archipel des Philippines a subit plusieurs colonisations. Nous aussi. Le pays a traversé une période de dictature. Le Tchad aussi. Mais ils n’ont pas eu de guerres civiles. La corruption est très répandue aux Philippines. C’est pareil au Tchad. Mais le pouvoir politique Philippin a décidé de prendre le problème de la corruption à bras le corps dans ce pays. Le Tchad n’y est pas encore. Le climat des affaires s’améliore nettement et la confiance des investisseurs remonte en flèche aux Philippines. Nous n’y sommes pas encore au Tchad.

LM: Mais il y a eu la création d’un ministère de la moralisation et la mise sur pieds de « l’opération Cobra». C’est insuffisant?

AIA: Créer un ministère de la moralisation, c’est ce qu’on appelle une fausse bonne idée! Le Tchad n’a pas besoin d’avoir quelqu’un pour lui faire la morale! Le problème se trouve au niveau de la faiblesse des institutions. Cette faiblesse est consubstantielle à notre Constitution d’une part, mais trouve aussi son origine dans la pratique de gouvernement d’autre part. Notre démocratie est bancale avec un exécutif qui ne souffre d’aucun contrôle. Un parlement sans pouvoir et une justice sans indépendance. De plus, notre armée est de type privée! Aucun ministère ne pourra moraliser quoi que ce soit au Tchad tant qu’on n’aura pas rétabli l’équilibre des institutions. Tant que nous n’aurons pas renforcé les fondements de l’État en ramenant l’armée sous le contrôle public. Et crédibiliser la justice en la rendant complètement indépendante. Idriss Deby Itno peut faire tout cela s’il le veut! L’économie devient prospère uniquement quand les institutions sont stables et solides. La Chine n’est pas un pays démocratique au sens américain du terme, mais la justice chinoise est indépendante dans l’application des lois chinoises. On peut être en désaccord avec ces lois quand on est européen mais on ne peut que constater la cohérence du système de gouvernance chinois. C’est ce que l’on demande aux africains, aux Tchadiens: de la cohérence.

LM: Comment trouvez-vous la civilisation de ce pays et au-delà de l’Asie?

AIA: Les Philippines sont un carrefour de civilisations. Mais les philippins sont fiers d’être des Pinoy et des Pinay. C’est pratiquement partout le même état d’esprit en Asie : la fierté d’être attaché à son pays et de travailler pour son pays. C’est cette fierté et la volonté d’améliorer son quotidien qui fait la force de l’Asie. Beaucoup d’asiatiques croient à l’amélioration continue. Pas à la révolution. Regardez comment la Chine, après l’échec de sa révolution culturelle, a décidé de revenir aux fondements de sa culture : rester soi-même. Mais s’améliorer en prenant au monde ce qu’il y a de meilleur. Les japonais l’ont fait il y a plusieurs décennies. Les chinois le font aujourd’hui. Les coréens l’ont déjà réussi. Et les autres suivent. Regardez le Singapour, la Malaisie, la Thaïlande, et vous comprendrez tout ça. C’est très lié à la philosophie de vie des religions asiatiques qui croient que la vie est un cycle et où chaque réincarnation donne la chance de s’améliorer afin de se rapprocher du nirvana (le paradis). C’est la philosophie et la culture qui construisent un pays, une nation. L’histoire aussi. Mais regardez au Tchad. On détruit tout. On casse tout. On a peur des souvenirs. Nous détruisons nous mêmes notre histoire. Nous méprisons nos philosophes de vie. Comment voulez-vous avancer avec ce néant ? Impossible. Le leadership politique, c’est conduire son peuple en l’amenant à construire sur du concret. Ce n’est pas construire des immeubles sur du vent. Même Dubaï a préservé les vieux quartiers bédouins qui n’ont pas été rasé. Toutes les nouvelles constructions de Dubaï sont faites sur des terrains nus. Nous, on a détruit le quartier Gardolé, les musées, Italidid, tous nos vestiges historiques. Djarmaya est un ancien site Sao. Pensez-vous que les gens tiennent compte de cela dans le projet de construction du nouvel aéroport ? la différence entre l’Asie et nous, c’est cela : ils respectent leur passé et leurs cultures. Nous, non !

LM: Quelle a été la recette qui a mené les Philippines au développement?

AIA: Disons que les Philippins ont compris que l’éducation est à la base de tout. Ensuite, ils ont aussi compris qu’un pays se développe avec des investissements étrangers mais aussi grâce à la consommation locale. Concrètement, le fait que les salaires soient très bas attire beaucoup les industriels étrangers. Ceci permet de réduire le chômage et de mieux distribuer les revenus. Si tout le monde a un salaire, tout le monde peut consommer. Quand la demande augmente, la production suit. Et il y a moins de chômage, plus d’argent, etc. Tout cela est un cercle vertueux bien connu des économistes. Mais les investisseurs viennent aussi parce que le pays investit dans les infrastructures avec des fonds privés. Savez-vous que les principales routes urbaines et inter urbaines des Philippines sont payantes ? Les sociétés autoroutières construisent des routes partout parce que tout le monde peut payer et les entreprises de télécommunication investissent de façon massive dans les infrastructures de communication parce que la demande locale est importante. Les philippines essayent aussi de réduire les lourdeurs administratives qui plombent la création et le développement des affaires. Dernier élément important, la politique des salaires et l’afflux des investisseurs, en favorisant l’emploi, ont permis de voir émerger une classe moyenne importante. Elle est constituée principalement des travailleurs des sociétés de service, mais aussi des philippins de l’étranger qui reviennent investir dans l’immobilier au pays. J’aimerai ajouter que les philippins de l’étranger jouent un rôle économique crucial dans le pays. Ils rapatrient tout ce qu’Ils gagnent à l’étranger et investissent dans l’immobilier.

LM: Quel rôle a joué le politique dans l’essor de ce pays?

AIA: Le politique a joué et continue par jouer un rôle majeur dans ce pays. D’abord, avec Corazun Aquino, qui a finit par renverser sans effusion de sang la dictature de Marcos. Aquino a planté les germes du changement actuel, en acceptant de céder le pouvoir à la fin de ses mandats règlementaires. Le fait que le pays soit démocratique, malgré une certaine instabilité politique, constitue un gage suffisant de stabilité pour encourager des investisseurs étrangers. Mais le politique lutte aussi désormais contre la corruption rampante. Le président actuel, Ninoy Aquino III, s’est fait le champion de cette lutte contre la corruption. Le politique a enfin permis de libéraliser et d’améliorer le climat des affaires dans ce pays. Libéraliser et sécuriser le climat des affaires encourage les investisseurs étrangers.

LM: On voit quand même les dégâts du libéralisme aujourd’hui dans le monde. Le Tchad est-il prêt pour ce capitalisme financier?

AIA: Le capitalisme financier est certainement vicié. Mais l’Afrique est encore loin du capitalisme financier. Nos pays, et le Tchad ont besoin de se stabiliser d’abord. La stabilité des institutions permettra d’avoir un climat des affaires serein. On pourra ensuite inviter les investisseurs. Le capitalisme en Afrique, au Tchad doit être industriel avant tout. Seule l’industrie réduira significativement le chômage et favorisera l’émergence d’une classe moyenne nécessaire au progrès économique. Mais nous sommes encore loin de cette étape. Il nous faudra d’abord stabiliser et renforcer nos institutions.

LM: Comment le Tchad peut s’inspirer des Philippines?

AIA: Le Tchad devrait à mon avis penser à s’ouvrir davantage. Je trouve ridicule cette politique de visa que pratiquent nos pays africains. Qui a envie de payer des visa pour visiter des pauvres ? Le Tchad devrait aussi s’inspirer du modèle Philippin d’ouverture économique en regardant de plus près comment ce pays facilite la création d’entreprise, et encourage le rapatriement de l’épargne des Philippins de l’étranger. Investir dans l’éducation est aussi une clé de réussite. Mais investir de la bonne manière. Aujourd’hui, l’anglais est une langue importante pour les individus mais aussi pour les États. Le Tchad devrait prendre cela au sérieux. De même, l’enseignement de la technologie et des sciences devrait être encouragé et vue comme normale. Or au Tchad, nous continuons toujours à croire que la technologie et les sciences, c’est pour les meilleurs ! Les philippins investissent aussi massivement dans les technologies et les télécommunications. Internet est presque gratuit dans ce pays. Et un ordinateurs personnels coute moins de 80.000 FCFA ! Enfin, le gouvernement philippin a fait de la transparence et de la lutte contre la corruption un cheval de bataille stratégique. Le Tchad devrait s’inspirer de cela.

LM: Le monde des affaires tchadien peut-il importer le modèle philippin?

AIA: Je crois que le monde des affaires au Tchad a besoin d’aide à trois niveaux. Premièrement, le gouvernement devrait faciliter la création d’entreprise en commençant par la plus simple des étapes : le processus administratif. Créer un bureau ou un guichet unique d’enregistrement de la paperasse administrative et de tous les paiements de timbres fiscaux. Ça pourra énormément aider. Des pays comme la Thaïlande ont entièrement numérisé ce processus. L’investissement initial pour le Tchad coûtera à peine quelques centaines de millions de FCFA. Et le retour sur investissement pour le Tchad serait tout simplement impressionnant. Savez-vous que des pays comme le Rwanda ont gagné plusieurs dizaines de places dans le classement doing business de la Banque mondiale. Cela rien qu’en numérisant la moitié de la procédure d’enregistrement d’entreprise. Un bon classement dans doing business est un gage de transparence pour les investisseurs. Et la transparence est un critère important en affaire. Notre gouvernement devrait penser à cela. Ça ne coûte rien. C’est facile. Et c’est bon pour le pays. Ensuite, nos hommes d’affaires devraient penser à utiliser le modèle philippin de développement des affaires par la petite industrie. Savez-vous qu’investir dans une savonnerie coûte à peine plus qu’acheter une berline familiale ? Mais pour investir dans ce domaine, les entrepreneurs auront encore une fois besoin de l’aide de l’État. Cette aide ne coûte rien puisque nous revenons à la même chose : elle doit simplement consister à faciliter la création d’entreprise. Enfin, les philippins ont capitalisé sur leur principal atout en Asie : un très faible coût du travail et la maitrise de la langue anglaise. Le faible coût du travail attire les partenaires étrangers (le faible coût du travail couplé aux facilités fiscales que le pays offre aux investisseurs), et le fait que tout le monde parle anglais est un atout pour toutes les entreprises qui travaillent sur des services à l’export. La balance commerciale des Philippines est toujours excédentaire. Savez-vous que les Philippines, un pays sans ressources particulière, exporte 6000 fois plus que le Tchad vers les USA ? Ils exportent essentiellement des services, c’est à dire de l’intelligence et de la parole. Pourquoi pas nous aussi un jour ? Pourquoi ne pourrons nous pas concurrencer les pays comme le Maroc dans l’exportation des services vers le monde arabe ?

LM: Concrètement qu’est ce que peut être copié ici pour réussir au Tchad?

AIA: On peut et on doit copier le modèle de système éducatif qui est très orienté vers l’emploi. On doit aussi copier le souci de la transparence. Les investissements dans les infrastructures constituent un plus qu’on ne saurait oublier. De même que la simplification de la procédure de création d’entreprise, ainsi que l’amélioration de la sureté des affaires. Le dernier élément important, c’est améliorer la compétence de ceux et de celles qui gouvernent. Je crois que le président devrait penser à mieux choisir ses collaborateurs. Le choix doit se faire sur la base de l’expérience, de l’honnêteté et de la capacité à gérer de gros changements. Aujourd’hui, le choix des hommes qui travaillent avec le président est souvent douteux et hasardeux à la fois.

Propos recueillis par Bello Bakary Mana

Source: http://lmiroir.com/?p=1468

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