Mais qu’est-ce que vient faire le mythique quartier Bololo dans une grogne française ?

Mais qu’est-ce que vient faire le mythique quartier Bololo dans une grogne française ?

Mercredi matin, le Premier ministre français, Édouard Philippe, était au micro de la radio RTL, pour parler entre autres des manifestations des « gilets jaunes », mouvement de grogne des automobilistes qui dénoncent la hausse du prix des carburants. Et là, vous vous dites : “En quoi ça concerne le Tchad ?” Eh ben, si ! Après cette interview,  Bololo, mythique quartier de N’Djamena s’est retrouvé au top des trend (tendances) sur Google et les réseaux sociaux.

Édouard Philippe avait-il déjà fait, discrètement, un tour à Bololo ? En tout cas, en essayant d’exprimer ses craintes de dérapage dans les manifestations en cours des automobilistes en France, le Premier ministre français a évoqué ce mot. Une illustration du bordel, du chaos, du dawa, bref de tout ce qui peut désigner l’anarchie, espérant ainsi mettre en garde les manifestants.

“Celui qui se dit ‘Ah bah tiens, je vais bloquer ici, ça va être formidable ; ça va mettre le bololo partout !” a lâché le chef du gouvernement français, interrogé ce mercredi 14 novembre sur RTL, à Paris.

Ça y est le mot cocasse, exotique, incongru est lâché. Inconnu du grand public français, il déclenche aussitôt commentaires et questionnements : « Bololo, quoi ? » « Bololo, qui ? » On convoque Larousse, rien. Wikipedia, rien non plus. Un chouia d’explication est à trouver dans le Wikitionnaire qui atteste de son existence et le relit à l’argot militaire. Bololo fait surtout référence à un quartier de N’Djamena, autrefois réputé chaud, avec plusieurs bordels, bars et cabarets.

Dans la bouche du Premier ministre français, de l’avis du porte-parole du gouvernement de l’Hexagone, Benjamin Griveaux, qui reconnaît ne pas pratiquer le Bololo, l’expression fait plutôt appel au bon sens. En français facile : “Manifestez dans le calme et le respect, oui, mais ne foutez pas le bordel !”

Mais, que le nom d’un quartier historique de la capitale N’Djamena soit ainsi utilisé par le Premier ministre français, avec une telle connotation négative, cela ne peut que froisser les Tchadiens que nous sommes. D’autant que, ces derniers temps, le Tchad a eu déjà sa dose de critique : en bas du classement de Doing business, dernier ici et là… Son image est assez écornée. Cette fois-ci, c’est le discrédit de trop. Nous n’allons pas le laisser passer. Tirons alors les choses au clair !

Bololo, c’est quoi vraiment ?

Bololo, comme Djambalbahr, Djambalgato, Katanga (cuvette St-Martin) et Mardjandafack, faisait partie de la première couronne des quartiers de la capitale : le centre-ville. Le coin était cosmopolite et abritait en grande partie des familles des militaires, en raison de sa proximité avec le Camp de Martyr, autrefois appelé Camp Koufra, aujourd’hui détruit pour y ériger la Place de la Nation.

Bololo était donc le cœur de la ville. Ses activités (bars, restaurants, vente à domicile, bordels, …) faisait ainsi de lui le quartier prisé des militaires français mais aussi de tous ceux qui habitaient alors la capitale de jouisseurs.

Des témoins de ce (beau) vieux temps nous racontent que c’était la fiesta en continu tous les week-ends. C’était l’époque de l’insouciance. Il n’y avait pas de menace terroriste, pas de zone rouge ni orange. Les militaires français en permission débarquaient par camion entier et se ruaient dans les bordels et bars. Il était d’ailleurs fréquent de tomber sur des bagarres rangées et de voir des hommes en tenue en état d’ébriété avancée se rouler par terre.

Bololo concentrait aussi le plus grand nombre d’enfants métisses à la ronde“, nous fait savoir un ancien habitant du quartier. Et d’ajouter : « L’ex-président Ngarta les appelait affectueusement les enfants de nos sœurs. » Cadeaux de la France, la plupart n’ont pas été reconnus par leurs parents biologiques.

Imaginez Ahmat Bachir parler ainsi de Pigalle

Mais, avec le temps, le visage de Bololo a changé. La gentrification a fait son effet. Et dès le début des années 90 les maisons de joie ont commencé à fermer leurs portes les unes après les autres. Jusqu’à disparaître aujourd’hui du quartier. Le plan d’urbanisation de la zone, avec le projet de destruction du Camp des Martyrs et quelques maisons pour construire la Place de la Nation, a fini par enterrer le côté fêtard de Bololo.

Aujourd’hui encore quelques établissements font de la résistance, mais cela n’a rien à voir avec leur gloire d’antan. c’est devenu un paisible quartier résidentiel. Le cœur de la ville s’est déplacé à Kabalaye : c’est là où tout se passe. Kabalaye est devenu le nouveau Bololo.

Voilà pourquoi nous considérons que cette association fâcheuse du nom de notre mythique quartier avec une situation désastreuse est déplorable. Imaginez notre cher ministre Ahmat Bachir menacer les manifestants de représailles en des termes similaires, mais évoquant des quartiers parisiens : “Manifestez, mais ne faites pas Pigalle, Oberkampf ou Montmartre partout !” On vous laisse imaginer la suite.

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