Grande interview : « Nous avions fait de notre mieux pour que l’argent public ne puisse pas servir des intérêts privés » Korom Ahmed

0
1311
Korom Ahmed
Korom Ahmed


Korom Ahmed est l’un des cadres tchadiens qui a servi le pays avec abnégation, loyauté et courage. Tchadinfos s’est entretenu avec lui sur son parcours administratif, politique et ses expériences de la gestion de la chose publique.


Qui est Korom Ahmed ?


Je suis né vers 1952. J’ai été à l’école de Moussoro en 1958. Jusqu’en 1963 j’étais dans la même ville. J’ai fait la classe de 6ème au CEG n°1 de N’Djaména. Après l’obtention de mon BEPCT, j’ai fait le concours de l’Ecole nationale d’Administration et de la Magistrature (Enam). J’ai fait deux ans et demi à l’Enam. Quand j’étais sorti de l’Enam, j’ai travaillé au ministère de l’Intérieur pendant un an. Après je suis parti comme chef de Poste administratif (PA), à Guelendeng. Après six mois de service, j’étais nommé sous-préfet de Bongor.


En 1978, quand Hissein Habré, est arrivé, il m’a nommé ministre dans son gouvernement. Entre 1978-1979, j’étais dans le gouvernement du président Hissein Habré. Ensuite la guerre de 1979 éclata. J’étais devenu un militant des Forces armées du Nord (Fan), jusqu’à la fin de la guerre de neuf mois. J’étais au maquis, où on a fait un an et demi. En 1982, on est rentré à N’Djaména. J’étais nommé Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères jusqu’en1986. De 1986 à 1988, j’étais ministre délégué à la Présidence chargé de contrôle d’Etat. En 1989 j’étais nommé ministre de la Santé.


Lorsque le MPS, a pris le pouvoir, je me suis exilé à Garoua au Cameroun. Après sept mois, je suis rentré au pays. J’ai travaillé avec le président Deby, jusqu’à sa mort. J’ai occupé plusieurs postes de responsabilité notamment conseiller à la Présidence, ministre des Affaires étrangères, directeur général de la Société nationale sucrière du Tchad (Sonasut) et directeur général de la Société tchadienne des Eaux et Électricité (STEE). Un an avant la mort du Maréchal, il avait mis fin à mes fonctions. Je suis admis à la retraite depuis 1997. Voilà en gros mes parcours administratifs et politiques.

En 1980, vous aviez fait le maquis avec Habré. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à prendre les armes ?


Vous avez bien dit que j’avais fait le maquis avec Habré, ça ne veut pas dire que j’avais pris des armes. Les Libyens avaient occupé le Tchad, nous sommes allés au maquis pour la libération de notre pays. Nous avons résisté un an et demi pour arriver au bout de notre objectif. Mes raisons principales étaient les occupations libyennes.


Vous avez occupé plusieurs postes de responsabilité. Comment se faisait la gestion administrative à l’époque ? Quelle différence faites-vous avec la gestion administrative actuelle ?


Il est superflu pour moi de faire la comparaison. Car dans une comparaison on prend toujours faits et causes pour une partie. J’étais membre dans un gouvernement, bon gré, mal gré on a géré. Un autre gouvernement est venu, nous a bouté à la porte, nous sommes partis. C’est au peuple de nous juger. Ce n’est pas à moi de faire la sentence. Chacun a sa manière de gérer et voir le monde. On ne peut pas être juge et partie. Nous avons géré à notre manière. Nous avons des aspects positifs et négatifs. Tout comme les autres avaient des aspects positifs et négatifs.


Cependant, notre positivité dans le Tchad de l’époque, nous ne permettons pas que les biens de l’Etat soient dilapidés. J’étais resté pendant trois mois ministre chargé de contrôle d’Etat. Je ne dirais pas que j’étais compétent dans ce domaine, mais on a essayé de faire de notre mieux pour que l’argent de l’Etat soit bien géré.


Quels sont les mécanismes mis en place dans le passé pour contrecarrer les détournements, la gabegie financière, la corruption au sein de l’appareil étatique ?

Le président Habré avait mis en place un ministère pour lutter contre ces formes de gabegie. Vous saviez le ministre de contrôle d’Etat était Ibrahim Mahamat Itno, après lui, c’était Yorongar Ngarledji et Haroun Godi lui succéda. Et quand il était parti au maquis Hissein m’a nommé. On a fait de notre mieux pour l’intérêt du Tchad et pour l’intérêt du peuple tchadien. On a empêché qu’il y ait un détournement massif comme à une certaine époque. Nous avons fait de notre mieux que l’argent public ne puisse pas servir à des intérêts privés. Le salaire était bien payé, il n’y avait pas de retard.


Vous êtes considéré par un bon nombre de Tchadiens, comme un redresseur des entreprises en difficultés. Vous avez eu à redresser la Société tchadienne des Eaux et Électricité (STEE) et la Société nationale sucrière du Tchad (Sonasut). quelles ont été les stratégies de redressement que vous aviez utilisées ?


On avait beaucoup des épouvantails. On n’a pas amené beaucoup de personnes en prison. Les gens savaient qu’on ne pardonne pas le détournement et la gabegie financière. Le contrôle est partout présent. Nous, nous essayons de faire peur aux gens. Parce que le fait de dire aux gens, nous vous sanctionnons ne signifie pas arrêter le détournement. Il faut prouver que vous êtes capable pour ceux qui détournent. Dans la sanction, nous ne lésinons pas. Nous sanctionnons, nous renvoyons, nous emprisonnons et nous condamnons …A cette époque, il y avait une cour qui juge les détourneurs. Nous croyons que plus ou moins, ça a réussi.


S’il y a une bonne gestion, nous n’avons pas besoin de redresser. C’est la bonne gestion qui redresse. Quand c’est bien géré, il n’y aura pas de vol. Et quand il y a un cas de vol, ça va se sentir immédiatement. Par exemple, quand vous êtes un petit commerçant dans une boutique, derrière votre étagère vous vendez un produit, vous gardez l’argent, et vous partez acheter un autre produit ou le même produit, vous le mettez à sa place et vous le vendez et cet argent si vous ne le prenez pas pour faire autre chose l’entreprise va prospérer. C’est ce que nous faisons.


La disparition tragique du Maréchal a pour corollaire le CMT, le CNT. Quel est votre commentaire sur ces organes dits de transition ?


Franchement, nous n’avons pas de commentaire. Ce sont les organes de transition comme vous le dites. Ils ont été mis en place pour assurer la continuité de l’Etat. Sans ces organes il n’y aura pas la continuité de l’Etat. Il y a un chef qui a disparu, un autre chef qui l’a remplacé. Ceci permet d’assurer la transition de pouvoir. Nous pensons que ça s’est bien passé et nous continuons avec. Déjà six mois que nous sommes dans la transition, il n’y a aucun problème. Donc c’est déjà une bonne chose. Au début tout le monde pensait que ah ! C’est fini ! Ça va être le désordre ! Ça va être la guerre ! Chacun cherchera à prendre le pouvoir, etc. Dieu merci tout ça n’a pas eu lieu. Nous espérons que c’est ça notre objectif et il est atteint. Maintenant comment vont se passer les élections ? Comment la transition va finir ? Ça relève du domaine de l’inconnu.

Le dialogue national inclusif se prépare ardemment. Quel résultat attendez-vous de ces assises ?


Que la transition se passe bien et se termine bien. De bonnes élections et un gouvernement démocratiquement élu.


De plus en plus le communautarisme et le repli identitaire gagnent du terrain. N’est-il pas un frein pour la cohésion nationale ?


Oui les gens s’inquiètent beaucoup. Mais dans toutes les nations il y a un peu de communautarisme. En France, lorsqu’on parle de Breton, de Normand… c’est le communautarisme. C’est parce que c’est la France, c’est l’Europe on ne le dit pas.


Ici vous avez les sudistes, les nordistes, les gourane, les arabes… c’est un fait, nous ne pouvons pas d’un coup de baguette magique les faire disparaître. Ils existent, il faut savoir les gérer. Il ne faut pas exacerber et donner l’impression, il y a que ça qui vaut la peine d’être vécu.
Nous croyons que nous avons encore pour longtemps avec cette situation. Ce sont des choses qui ne disparaîtront jamais. Si les gens espèrent que demain nous allons se retrouver Tchadien-Tchadien, surtout il y a rien d’autre, nous n’y pensons pas.


Avez-vous un conseil à prodiguer à la jeunesse ?


C’est le moment où la jeunesse doit prendre ses responsabilités pour arriver à faire en sorte que le Tchad ne retombe pas dans ses affres anciennes qui ont fait le malheur des Tchadiens. Quelles que soient les difficultés, sachons les surmonter faire l’unité de notre pays et vivons dans cet Etat.

Laisser un commentaire