Edito : les défis du gouvernement du Maréchal

Edito : les défis du gouvernement du Maréchal

Récemment élevé à la dignité de Maréchal du Tchad, le président Idriss Déby Itno a remanié, le 14 juillet, son gouvernement. Ce nouvel exécutif, ouvert à davantage de jeunes et de femmes, doit résoudre les crises sanitaire et socioéconomiques provoquées par le coronavirus avec, en point de mire, la présidentielle de 2021.

Près de deux ans qu’on l’attendait. Deux ans où dans les colonnes des media et couloirs du parti au pouvoir et de ses alliés, on prédisait un remaniement. Et il est arrivé ce 14 juillet. Un nouveau gouvernement de 35 membres, dont 9 femmes. Vendredi, la quinzaine de nouveaux venus ont prêté le serment confessionnel.

Le nouveau gouvernement entre en fonction alors que la pandémie de la COVID-19 reste très présente, dans tout le pays. En quatre mois, elle a fait un lourd tribut : 75 morts sur 889 contaminations, selon le bilan fourni par la Coordination nationale de riposte sanitaire le 19 juillet. 800 patients ont été guéris, 13 autres sont sous traitement.

Depuis un mois, la courbe de la propagation du coronavirus s’est nettement inversée grâce à l’implication personnelle du président Déby. Le chef de l’Etat vient de se retirer du premier front de la lutte contre la pandémie, laissant la place à deux docteurs : Abdoulaye Sabre Fadoul, juriste, fait ministre de la Santé publique et de la Solidarité nationale, et Djiddi Ali Sougoudi, médecin infectiologue, nommé secrétaire d’Etat. Les deux personnalités auront la lourde tâche de parachever la lutte. Ils devront également remettre dans les normes un système sanitaire faible et dégarni.

Paupérisation

Mais au défi sanitaire, s’ajoute les défis sociaux aussi importants. Avec le coronavirus, la paupérisation des Tchadiens, qui vivent essentiellement d’activités informelles, s’est accentuée. Dans son adresse à la Nation, le 14 avril, le président Déby avait annoncé une série de mesures en faveur des ménages et des entreprises qui ont subi et subissent de plein fouet les effets du coronavirus. Le chef de l’Etat l’a bien dit dans son message du 14 avril : «la riposte contre l’urgence sanitaire serait vouée à un échec certain si toutes les dispositions ne sont pas prises pour trouver une solution immédiate à une autre urgence tout aussi vitale, c’est à dire l’urgence alimentaire ». C’est à juste titre. L’Office national de sécurité alimentaire (ONASA) devra recevoir 25 milliards de francs CFA (dont 5 milliards déjà décaissés par le Trésor public) pour offrir des denrées alimentaires à des Tchadiens. Des kits ont été distribués ici et là, sur des critères ambigus, et à l’arrivée, la majorité des N’Djaménois et des Tchadiens se demandent à qui cette aide alimentaire a-t-elle véritablement profité.

Le 14 avril, le président Déby a également instruit les ministères compétents à l’effet de mettre en place, « au plus vite », un Fonds national de solidarité et de soutien aux populations vulnérables permettant d’élargir et de renforcer les filets sociaux sur l’ensemble du territoire de manière à couvrir d’autres provinces non prises en compte par les projets et programmes actuels en cours. Ce Fonds de solidarité sera doté d’une enveloppe de 100 milliards de francs CFA, à alimenter avec l’appui des partenaires étrangers. L’on comprend aisément pourquoi le ministère de la Santé a été élargi à la Solidarité. Et ce n’est pas anodin que Déby a décidé de se séparer de son directeur de cabinet, Abdoulaye Sabre Fadoul, pour le placer à la place de Mahmoud Youssouf Khayal. L’ancien ministre des Finances débarque à la tête d’un super ministère qui va brasser des centaines de milliards de francs CFA de la modernisation du système sanitaire et de la solidarité nationale.

Relance économique

Les défis imposés par le coronavirus ne sont pas que sanitaires et sociaux, ils sont aussi économiques. L’état d’urgence sanitaire, avec son corollaire de restrictions et d’interdictions, a déchiqueté un tissu économique déjà maigre. La crise pétrolière de 2014 a noyé notre économie essentiellement basée sur l’or noir ; à peine avions-nous commencé à sortir la tête de l’eau que la crise du coronavirus est venue nous achever complètement. Pour se relever de ce double choc, le Tchad tend la sébile à ses partenaires. Le 9 avril, le conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) a approuvé la demande des autorités tchadiennes de mettre à leur disposition 115 millions de dollars pour répondre aux besoins urgents budgétaires et de balance des paiements résultant de la pandémie de COVID-19. Le 13 juillet, le FMI vient a accepté de décaisser, en urgence et d’ici fin juillet, 68 millions de dollars supplémentaires pour aider le Tchad à faire face à la pandémie et à ses conséquences sanitaires, économiques et sociales.

Nonobstant ces apports du FMI et des autres partenaires techniques et financiers, la relance sera difficile. En octobre 2018, à l’issue d’une semaine nationale de réflexion, la Chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture, des mines et d’artisanat (CCIAMA) avait publié un “document cadre sur la facilité à faire des affaires au Tchad”. Ce document, très intéressant, est articulé autour de quatre propositions: un plan d’actions et avec un calendrier de sa mise en œuvre sur les trois prochaines années, jusqu’à fin 2021; la création d’un conseil présidentiel dirigé par le chef de l’Etat pour superviser la mise en œuvre des actions; la responsabilisation des ministres et des dirigeants des agences de l’Etat dans la mise en œuvre des mesures et l’obligation d’un rapport régulier au conseil présidentiel; et enfin, la création d’un observatoire du climat des affaires, un observatoire neutre chargé de faire un suivi effectif de l’état du climat des affaires, d’écouter les entreprises et les usagers, de faire rapport au Conseil présidentiel et au public.

A l’exception du Conseil présidentiel qui a vu le jour, rien n’a véritablement avancé sur la soixante-dizaine d’actions prévues : la corruption et l’impunité restent toujours nos talons d’Achille, l’internet et l’énergie électrique sont un luxe, les entrepreneurs sont toujours harcelés par le fisc dès la création de leurs entreprises, la dette intérieure culmine toujours à une altitude irrespirable pour les opérateurs économiques, etc. Ce sont là les chantiers qui attendent le ministre des Finances et du Budget, Tahir Hamid Nguilin, et celui de l’Economie et de la Planification du développement, Dr Issa Doubragne, tous deux maintenus au gouvernement. Doubragne s’est vu même attribué la Coopération internationale, enlevée au ministre des Affaires étrangères. Nguilin et Doubragne ont du pain sur la planche.

Appel de pied aux jeunes et femmes

Dans la perspective de la présidentielle de 2021, le candidat-président avait commencé les manœuvres en plaçant, début juin, des hommes de main à la tête des conseils d’administration des établissements publics, des sociétés d’Etat et des sociétés parapubliques. Face à une jeunesse de plus en plus critique sur sa gestion, Déby a décidé de rajeunir son équipe gouvernementale. Mohammed Ndonga Christian Routouang, un des jeunes leaders de la société civile, a été nommé à la Jeunesse et sports. Amina Priscille Longoh au ministère de la Femme et de la Petite enfance est la benjamine de l’équipe (29 ans), est très engagée dans l’humanitaire et dirigeait jusqu’ici la Maison de la Femme. Et Dr Djiddi Ali Sougoudi au secrétariat d’Etat à la Santé, est un ancien dirigeant du Programme national de lutte contre le paludisme, réputé pour la virulence de ses «Coups de Badangaï», ses posts sur Facebook. Ces trois jeunes ont la particularité d’être très actifs sur les réseaux sociaux. Il en est de même du désormais ex-chef de la diplomatie, Mahamat Zene Cherif, rétrogradé à la communication, porte-parole du gouvernement, très présent sur la twittosphère.

Le contrôle de l’action gouvernementale a quitté le Palais de la démocratie (siège de l’Assemblée nationale), pour s’installer sur les réseaux (Facebook et Twitter notamment) où les jeunes Tchadiens, de l’intérieur du pays et de la diaspora, scrutent chaque action, critiquent chaque décision publique. La gestion de la crise du coronavirus a montré combien cette jeunesse est active, regardante, exigeante ; et beaucoup de décisions sont nées à partir des propositions de ces jeunes, notamment l’état d’urgence sanitaire. Ils savent qu’ils sont lus chaque jour, même au plus haut sommet de l’État. Si la nomination de Dr Djiddi, Chris Ndonga et Amy Longoh a été particulièrement saluée sur les réseaux sociaux, les « opposants digitaux », comme ils aiment s’appeler, sont résolus à peser dans la gestion de la chose publique. Finie l’euphorie, l’heure est au travail !

La rédaction

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