A Bangui, les pro-Bozizé accusent les "Tchadiens"

Si la guerre devait se rapprocher encore un peu plus, Francis ne serait sans doute pas le dernier à semer le chaos dans Bangui. Dimanche 6 janvier, le jeune homme n’était pas encore totalement passé à l’acte. Mais il se tenait prêt. Tous les soirs depuis une semaine et l’appel du président François Bozizé à ses concitoyens à un “élan patriote” devant l’avancée d’une rébellion menaçant son pouvoir déjà chancelant, Francis et sa dizaine de copains, armés de machettes, barrent une route traversant le 5e arrondissement de Bangui. Sur ce boulevard du quartier dit des “Combattants”, ils posent en travers du “goudron” mité tout ce qui leur tombe sous la main : pierres, vieux pneus, kiosques en bois de petits vendeurs partis se coucher.   “On contrôle ceux qui viennent sur la route après le début du couvre-feu de 19 heures On fouille les voitures. Si t’es pas net, tu passes pas.” Pas net ? “Si tu parles pas français ou songo [la langue nationale], si t’as pas tes papiers, ça va pas. En fait, c’est les musulmans qui nous posent des problèmes. On surveille les “Tchadiens””, précise-t-il.

Francis croit dur comme fer aux affirmations d’un pouvoir mis en difficulté par une énième rébellion surgie du Nord frontalier du Tchad et du Soudan. “Les “Tchadiens” s’infiltrent dans les quartiers”, dit-il. Dans le 5e arrondissement vit une forte minorité musulmane. Beaucoup sont originaires du Tchad mais intégrés, d’autres viennent du Sénégal ou de la Mauritanie. Et un nombre non négligeable est ici depuis des générations. Mais, aux yeux de Francis, tous sont potentiellement des éléments d’une cinquième colonne venus pour faire sauter de l’intérieur de la capitale ce qui reste du pouvoir de François Bozizé, arrivé lui-même en 2003 au sommet de l’Etat à la tête d’une rébellion tenue à bout de bras par… le Tchad.   “GUERRE DE RELIGION”   “A cette époque-là, c’était des libérateurs, maintenant on dit que ce sont des agresseurs et, nous, les musulmans sommes tous devenus suspects”, s’inquiète Oumar Kobine, le chef de la communauté musulmane de Centrafrique (12 % de la population, selon les chiffres officiels). L’imam de la mosquée du quartier des Combattants ajoute : “Ici, nous avons toujours eu des problèmes, mais là le pouvoir donne à cette crise une coloration de guerre de religion. C’est dangereux.”   Au mois de janvier 2011, un fait divers a d’ailleurs tourné à l’émeute entre chrétiens et musulmans dans le quartier sensible du PK5. “Quatre mosquées ont été rasées, des gens blessés et au moins deux personnes ont été tuées”, se rappelle l’imam Kobine. “Le régime a les moyens d’embraser la ville. Si les jeunes ont le feu vert, ça deviendra incontrôlable. Ce serait la politique du pire”, confie l’un des rares diplomates étrangers demeurés sur place depuis le départ des Américains, de tous les représentants des agences des Nations unies, partis vers Yaoundé, au Cameroun, et de la quasi-totalité des employés de la représentation de l’Union européenne.   Cette dernière crise sécuritaire au pays de l’ex-empereur Bokassa a explosé le 10 décembre 2012 avec le début de l’offensive éclair de la Séléka (“alliance”, en songo). Partie du nord, une zone semi-sahélienne peuplée essentiellement de musulmans qui, depuis des lustres, dénoncent leur marginalisation dans un Etat en faillite où, en 2011, le taux de mortalité dépassait celui de la Somalie, elle dénonçait l’application incomplète d’un accord de paix remontant à 2008.   Bien armée et structurée, selon plusieurs experts, la Séléka n’a eu aucun mal à mettre une armée déjà déliquescente en déroute. Forte de cette avancée sans résistance mais avec des pillages, elle a fini par demander le départ du président Bozizé. “Ils ont presque réussi, confie un dignitaire centrafricain, le pouvoir était à deux doigts de s’effondrer, c’était la panique.”   BARRAGES DE JEUNES DANS LA CAPITALE   A ce moment, dans les derniers jours de décembre, les villes du nord, de l’est et du centre, désertées pour certaines depuis longtemps déjà par l’Etat centrafricain, tombaient les unes après les autres. Mais la course vers Bangui s’est arrêtée à quelques dizaines de kilomètres de la capitale, dans les environs de Damara, stoppée par le déploiement dissuasif de quelques centaines de soldats des forces d’interposition de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale, présentes dans le pays depuis près de dix ans. “La Séléka n’a pas les moyens de se mettre à dos les pays de la région en attaquant leurs soldats, alors que des négociations sont prévues à Libreville”, explique un diplomate.   “S’ils ne prennent pas Bangui, le centre du pouvoir politique et économique, les rebelles finiront par s’asphyxier”, affirme, quant à lui, Lévi Yakété, ancien conseiller pour la jeunesse du président Bozizé (2005-2012) et aujourd’hui à la tête de la Cocora, la Coalition citoyenne d’opposition aux rébellions armées, qui organise les barrages.   Mais la Séléka fait vaciller le pouvoir qui, signe de son désarroi, n’a donc pas hésité à faire appel, à Bangui, aux jeunes de la rue qui, le soir tombé, barrent les routes et quadrillent les quartiers. Ils reprennent à leur compte ce que nous dit Lévi Yakété : “La rébellion est pleine d’étrangers du Soudan ou du Tchad, c’est l’islamisme qui est derrière tout ça.”   “Les rebelles sont équipés par les wahhabites. Ils veulent faire de la Centrafrique un autre Mali, mais c’est fini le temps où les gens sortent de la brousse pour prendre le pouvoir”, renchérit Josué Binoua, ministre de l’administration du territoire, pasteur influent et bruyant porte-parole du front antirébellion du président Bozizé.   Si rien – ni l’histoire ni les derniers événements – ne vient confirmer ces accusations de radicalisme musulman, le contrôle des groupes d’autodéfense, lui, semble précaire et inquiète les habitants. “Dans nos quartiers, ce sont insultes et menaces, y compris de la part de nos voisins, explique Mahamat, un père de famille rencontré à la mosquée des Combattants. On nous traite de Tchadiens, ils nous disent qu’ils nous couperont la tête si les rebelles approchent de Bangui. Jamais nous n’avons rien entendu de tel jusqu’à présent”, dit-il en ajoutant qu’il envisage, lui, né à Bangui de famille centrafricaine, de quitter le pays pour mettre sa famille à l’abri. “Nous sommes livrés à nous-mêmes”, conclut Mahamat.

Source : Le Monde

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