jeudi 2 février 2023

Macka Chérif Mahamat, convictions chevillées au corps

Ce lundi 15 août, Macka Chérif Mahamat a défrayé la chronique en démissionnant de son rôle de 2ème Vice-Présidente d’un comité ministériel chargé de désigner les millennials qui participeront au Dialogue national inclusif. Rencontre avec une femme de conviction. Une effrontée, dans le sens mélioratif du terme.

Une silhouette longiligne, épurée de tout superflu se rapproche de moi sans aucune hésitation. Dans ce restaurant de Moursal où je suis attablé, cette femme couverte d’un fichu bordeaux, vêtue d’un gilet de la même couleur et d’un pantalon ample aux motifs cubistes me tend la main avec assurance, sachant que c’était moi le journaliste qui l’a contactée la veille. Elle a attendu au moins 5 minutes, en compagnie de ses cousins Ahmat et Mahamat, dans cette Corolla bleu-nuit garée devant l’établissement. Sans lui demander pourquoi ne pas être venue lorsqu’elle m’a vu rentrer, j’ai compris que c’était par souci de ponctualité. Midi 40 ce n’est pas midi 35. Et encore moins midi 45. Nous sommes entre gens biens éduqués !

Les premières minutes de notre échange étaient un peu crispées, Macka Chérif Mahamat était méfiante ; se disant sans doute « Pourquoi est-ce que j’ai accepté de venir ? A quelle sauce médiatique vais-je être mangée ? ». Car oui, la rédaction a dû, non pas insister, mais argumenter son souhait de la faire parler. C’est que la jeune femme est méthodique, discrète et ne veut surtout pas que sa décision de quitter le comité du ministère de la Jeunesse soit interprétée ou montée en épingle. Nous avons pris le temps nécessaire de parler au téléphone : « Comprenez Macka que ce que vous avez fait vous place, que vous le vouliez ou non, au-devant de la scène. C’est une attitude digne. Et pour cela nous voulons vous rendre hommage ».

« J’aimais bricoler »

« Pas de micro » nous signifie-t-elle d’emblée. Nous acquiesçons !

Sa voix se faisait plus audible dans ce brouhaha de couverts et de musique. Ses mots étaient plus articlés que quelques minutes auparavant. Ses cordes vocales se réchauffant, elle devenait plus volubile.

Son engagement associatif au sein de RJDLT (Réseau des jeunes pour le développement et le leadership au Tchad) complète parfaitement son quotidien de  ‘’vingtenaire’’ bien rempli par son travail et sa passion pour le stylisme (elle est la promotrice de Sister Design, spécialisée dans la personnalisation de lafaye).

Sa vie, un peu plus d’un quart de siècle qu’elle commence à raconter avec le sourire quand elle évoque ses souvenirs d’enfance est marquée par une curiosité (devenue passion) et une famille qui l’a toujours soutenue dans ses choix d’étude qui pouvaient sembler contraire à ceux d’une adolescentes tchadienne.

« Je peux dire qu’aujourd’hui je travaille dans ce qui m’a toujours passionné. Car depuis mon enfance j’aimais bricoler. Je réparais les radios de mon papa, les télécommandes, parfois même la télé et des jouets. En fait j’aimais chipoter dans tout ce qui était appareille électronique. Et chaque fois que quelque chose tombait en panne à la maison, on disait que c’était de ma faute. Ca retombait toujours sur moi.» s’esclaffa-t-elle. C’est à ce moment que sa montre digitale à cadran carré (sûrement une iWatch) lance une alerte. Vu l’heure, on se dit que c’est un rappel à la prière.

Après un cycle primaire à l’école Espoir de Bololo et secondaire au lycée Ibnou-Cina Sheikh Hamdan d’Amriguébé, elle s’inscrit au Bayan College of science and technologies de Khartoum au Soudan. On est en 2012. Elle passe 4 années sur les bords du Nil et obtient un diplôme d’ingénieure en génie biomédicale. « Mon père m’a toujours encouragé et cela m’a vraiment facilité les choses. Mais les premiers soucis sont arrivées lorsque j’ai commencé à travailler, notamment à travers des violences verbales sur fond de sexisme» tient-elle à préciser.

La diplômée du Bayan College obtient en 2017 un stage de 3 mois à l’IRED (Institut de recherche en élevage pour le développement), une entité sous la tutelle du ministère en charge de l’Élevage. Sans le savoir, Macka a forcé le destin : « J’ai directement commencé sans que personne ne me le demande à m’occuper des équipements qu’il y avait là. De fil en aiguille, je suis devenue la personne en charge de la maintenance. Un jour un groupe d’expatriés est venu et a demandé si quelqu’un s’y connaissait en maintenance. Comme j’étais la seule à le faire, je leur ai été présentés ».

Départ pour l’Algérie

« Il n’y avait personne à l’IRED pour s’occuper des pannes importantes et parfois il fallait appeler des spécialistes à l’étranger et acheter des pièces détachées qui coutaient vraiment cher. Ces Européens m’ont sollicitée pour une formation en Instrumentation nucléaire avancée. J’étais ravie !»

C’est dans la ville algérienne d’Aïn Oussara que cette tchadienne volontaire dépose ses pénates pour un trimestre. Au sein du centre de recherche nucléaire de Birim, elle côtoie, en plus des Algériens, des Maliens, Gabonais, Mauritaniens, Djiboutiens ou encore Tunisiens. Une expérience qu’elle qualifie « de belle aventure humaine en plus d’être une aubaine professionnelle pour moi ».

Macka a su forcer le destin en prenant les devants. Résultat des courses ? A son retour à N’Djaména, le directeur de l’institut lui signe un contrat à l’essai qui sera confirmé par sa promotion au poste d’assistante du chef de la division maintenance.

Elle est désormais en plein dans la vie active. Mais celle-ci draine toutes sortes d’évènements…. Parmi lesquels un sentiment de jalousie. Macka n’utilise pas ce mot, mais ses explications la décrivent. « Certaines personnes qui étaient là depuis des années ont commencé à parler en disant pourquoi cette petite fille et pas nous ?, pourquoi une femme devient assistante si vite ?, etc. » En dépit de ces critiques, elle garde le cap.

« Je ne veux pas trahir la jeunesse »

Depuis 2021, Macka Chérif Mahamat est coordinatrice nationale du RJDLT, qu’elle avait rejoint en 2019 « pour travailler bénévolement avec les jeunes, leur apporter ma petite aide et savoir comment fonctionne les choses ». Des raisons plus affectives l’ont convaincue de rester au sein du Réseau : « Les membres sont sympas, il n’y a pas de discrimination et j’ai apprécié le fait que ce sont des gens qui veulent vraiment travailler pour aider les autres. »

C’est à ce titre qu’elle a été désignée le 05 août 2022 suite à un arrêté ministériel pour siéger au sein du Comité de coordination du mécanisme pour la participation des jeunes au Dialogue national inclusif. Ce groupes de 17 personnes a pour mission de sélectionner (sur base de critères préétablis) et d’encadrer les 70 délégués qui représenteront la jeunesse lors du DNI. « Nous avons recueilli 183 dossiers rien que pour la ville de N’Djaména » précisait-elle avec une grande fierté.

Mais voilà, juste 10 jours après cette nomination, la déception, le désenchantement a pris le dessus sur la motivation initiale qui était d’apporter son aide. « Même si je suis émue par ce que l’on pense de moi (Ndlr : une femme de conviction, une femme de devoir), il n’y a aucune volonté de nuire à qui que ce soit. Ma démission est juste une question de principe. Je ne veux pas trahir la jeunesse ». Sur le point de discorde qui entrainé sa décision, la coordinatrice associative reste évasive : « J’ai vu des chose que je ne peux pas changer et que j’ai essayé de changer mais je n’ai pas pu. Donc la meilleure des choses c’est d’être à l’écart de ces choses-là »

« C’était quoi ces choses que tu ne pouvais pas changer ?» insistons-nous…

« C’était des tricheries ? »

Pas de réponse.

« C’était des manipulations de dossiers ? »

Un léger sourire.

« C’était la sélection de personnes qui ne remplissaient pas les critères ? »

 « Euuuh oui, ça pourrait être ça » dit-elle avec un regard malicieux.

Macka est désormais sereine, fidèle à ses convictions et répète une fois de plus qu’elle est émue par notre démarche.

Au moment de se quitter, celle qui se décrit comme une simple citoyenne au service de ses compatriotes a cité en guise de conclusion et de réponse définitive sur cet épisode de sa vie une sentence tirée Des culs reptiles, roman de Mahamat Saleh Haroun : « Le propre de l’Homme c’est de ne pas servir le mensonge. »

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