samedi 4 février 2023

Interview : ”On est dans un État dangereux”, Dobian Assingar

Dobian Assingar, représentant de la Fédération internationale des droits humains (FIDH) dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), dénonce la répression sanglante des manifestations du 20 octobre qui a fait plus de 50 morts. ”L’Etat abriterait-il des terroristes”, s’interroge-t-il. Interview.

Que ressentez-vous cinq jours après la répression des manifestations contre la prolongation de la transition ?

C’est un sentiment d’horreur et de peine que je ressens. Il vous souviendra que jamais dans l’histoire du Tchad, pour une manifestation, autant de vies ont été emportées. Je suis en train de faire le bilan. Je suis à 89 morts. C’est un déchaînement des forces de l’ordre qui n’ont pas leurs sens. A moins que ça ne cache autre chose.

Le gouvernement invoque une incursion et que des gens étaient armés. On parle de cailloux, de lance-pierres. Même si c’est cela, est-ce que c’est proportionnel par rapport aux armes automatiques que détiennent les forces de l’ordre? Quel est leur rôle dans l’encadrement des manifestations ? Et quand vous avez affaire à des personnes en civil qui descendent des véhicules et qui tirent sur la population aux yeux et au su de ces forces, il y a de quoi se poser de questions.

Quand il y a des personnes qui tuent et qui jettent les corps dans le fleuve, il y a de quoi se poser de questions. L’Etat abriterait-il des terroristes? Ou l’Etat est incapable de contrôler des hommes armés, qui peuvent sévir en toute impunité et tuer des citoyens ? Sans que ça n’émeuve personne? En tout cas, il y a un souci. Soit il y a une complicité de l’Etat; soit il y a une absence totale de l’Etat et que ce sont des individus qui font la loi dans le pays.

Il y a des enlèvements et déportations de personnes. Auriez-vous d’amples informations à ce sujet ?

Les déportations ont commencé à partir du 21 et 22 octobre. Dans la journée du 22 octobre, il y a eu entre 500 et 1 000 personnes qui ont été déportées pour une destination inconnue. Qu’est-ce qui peut justifier ça dans un État de droits ? Même si on a commis une faute, au regard de la loi, il y a des textes pour réprimer cela. On fait comme ci on est dans l’antiquité. On fait ce qu’on veut. Aujourd’hui, les dégâts sont énormes. Il y en a qui étaient en route vers Koro Toro, ils ont connu un accident et il y a eu 7 morts. Personne n’en parle.

Il y en a qui sont malades et qui sont morts dans les prisons ici. Les ambulances viennent enlever les corps. C’est comme ci ce sont des bêtes. On peut en disposer comme on veut. Voilà le Tchad. Il y a une dérive totale. Jusqu’où on va aller avec ça ?

Aviez-vous saisi les autorités par rapport à ces situations ?

Elles le savent. Chaque jour, j’essaye de tempêter dans les médias. Elles nous écoutent. Elles savent très bien ce qui se passe.Mais, elles s’en fichent. Elles se disent elles-mêmes la loi. On est dans un État voyou. On est dans un État dangereux. Tout le monde est exposé.

Pourquoi un tel niveau de banalisation de la vie humaine ?

Je cherche une explication, mais je n’en trouve pas. Est-ce que nous sommes déshumanisés jusqu’à ce point ? Est-ce que nous n’avons plus de sensibilité ? Il y a des moments où quand je réfléchis à tout ça, la réponse que je trouve, c’est de verser des larmes, abondamment.

Jusque-là, les corps des personnes tuées le 20 octobre ne peuvent être retirés des morgues. On dit que la décision vient des autorités. Cela est-il justifié ?

Vous aviez arraché la vie à quelqu’un. Et même, pour qu’ils se reposent définitivement, vous empêchez aux parents d’enlever le corps. Est-ce que ça peut s’expliquer? Rien! Nous sommes un peuple en dérive.

Craignez-vous une radicalisation de la violence d’Etat?

Ils sont déjà radicalisés. Ils ne vont pas encore se radicaliser. Ils se sont même trop radicalisés à un point où la corde est trop tendue et ça se rompt. Maintenant, la rupture est là. Il n’y a plus de dialogue. On ne se fait plus confiance.

Le gouvernement dit qu’une enquête sera diligentée pour établir les responsabilités. Croyez-vous en cette enquête ?

Vous dites à l’Etat de venir enquêter sur ses crimes. Cela va donner quoi? C’est de la blague. Sinon, l’Etat va sévir davantage puisqu’il a ciblé des gens d’avance comme Les Transformateurs, Yaya Dillo, les organisations de la société civile. La bête est toute trouvée.

Qu’est-ce qui est fait à l’international concernant cette répression sanglante du 20 octobre ?

Nous documentons toutes les informations. Nous travaillons avec les organisations internationales qui sont là pour documenter au mieux et sérieusement tout ce qui se passe. Et tirer les conclusions. Il y a eu crime contre l’humanité et il faut le démontrer pour que la communauté internationale puisse nous aider à déposer les plaintes devant la Cour pénale internationale, de manière à remonter la chaîne de commandement.

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