Chronique: Habré, le destin d’un homme

Chronique: Habré, le destin d’un homme

Le lundi 20 juillet 2015 est une date à retenir. Elle marquera l’histoire de l’Afrique et particulièrement celle du Tchad. Le procès de l’ancien président du Tchad, Hissène Habré s’ouvre. Il est accusé de crimes contre l’humanité, de tortures et de crimes de guerre. C’était un long chemin, parsemé d’obstacles, qui voit enfin les efforts des victimes aboutir. Qui est Habré? Quels sont ses oeuvres? Chronique sur le destin d’un homme.

Né à Faya-Largeau, capitale du grand nord du pays, ce fils de berger nomade a connu une fulgurante ascension qu’il doit à son intelligence. Son parcours se confond avec celui de son pays. En 1963, au lendemain de l’indépendance, Habré est déjà un haut fonctionnaire. A l’époque être sous-préfet ou sous-préfet adjoint c’était tutoyer presque le sommet de l’Etat. Se tenir avec les grands. Décider. Administrer. Diriger. Habré est le produit de cette génération d’homme qui croient en un Etat fort. Un état centralisé où tout se décide au sommet. Où tout se règle avec minutie et détails. Quitte à s’affranchir des règles des droits humains.

Je me rappelle…

Responsables-DDS

De juin 1982 à décembre 1990, Habré dirigeait d’une main de fer un pays en lambeau. Avec des ressources limitées. Et qui venait de sortir d’une guerre fratricide. Une guerre qui a laissé de traces jusqu’aujourd’hui. A cette époque, la Libye de Khadafi, avait l’intention d’annexer le Tchad. Peu avant l’arrivée de Habré au pouvoir, je me rappelle encore comme hier, comment le pays était presque devenue une province libyenne. J’étais à la petite école. Je me rappelle de l’arrogance avec laquelle la Libye nous distribuait fournitures scolaires et habits. Je me rappelle encore de mon instituteur, un fervent nationaliste qui serrait les dents et le visage devant ce spectacle. Et qui une fois les autorités parties, nous disait tout le mal que ces cadeaux représentaient. A la chute de Habré, mon ex-instituteur (3ème photo, première ligne du haut M. Moussa Outman) figurait en bonne place, comme  cadre de la DDS (Direction de la Documentation et de la Sécurité). Il avait abandonné l’enseignement pour les renseignements. Bilan de la DDS : 40 à 45.000 morts.

Je me rappelle…

De la guerre entre le Tchad et la Libye. De cette ferveur nationaliste qui galvanisait les Tchadiens. De ce refus de se laisser dominer par le riche voisin Libyen. De ces discours enflammés de Habré. Surtout celui qui interrogeait les Tchadiens au Grand radio journal de 14H00 de la RNT (radio nationale tchadienne): « voulez vous devenir les esclaves des libyens….la réponse est certainement non, non et non ». De ces victoires de l’armée tchadienne. Des noms de ces héros tchadiens de l’époque. Entre autres: Hassan Djamouss, Idriss Miskine etc. S’il y a une chose de bien qu’il faudra mettre à l’actif  de Habré, c’est celui d’avoir su faire face, avec un leadership exceptionnel, à la puissante Libye de Kadhafi. Et surtout d’avoir eu raison de le faire. Et d’avoir gagné cette guerre.

Je me rappelle…

De ces bruits sourds qui couraient sur la disparition des compatriotes. De ces jeunes gens qui on cru en Habré avant de commencer à s’interroger sur la nature de ce pouvoir. De la férocité des geôles de la DDS, où plusieurs sont entrés sans jamais en ressortir. De cette peur qui plombait les conversations. De ce régime qui s’est réconcilié avec plusieurs de ses farouches opposants mais qui s’acharnait à faire disparaitre des petites gens. Il les faisait disparaitre selon les appartenances tribales ou régionales: un coup c’était le sud avec le sinistre « septembre noir ». Un autre coup c’était les Hadjarayes, habitants du centre du Tchad. Et encore un autre coup c’était le Zagkhawa, originaire du nord-est. Ainsi tous les tchadiens ont payé. Une dictature s’est implantée. Un dictateur est né.

Je me rappelle….

De ce décembre 1990. Personne ne croyait à la chute de cet homme, Habré. On chantait ses louanges. Il était le plus fort. Le plus intelligent. Le plus beau. Le plus tout. Le messie. Le sauveur. Et comme dans toute dictature, il était le dernier à croire à sa chute. Le premier à partir. Il s’en est allé aux petites heures, abandonnant la capitale, N’Djamena, aux pilleurs durant 2 à 3 jours. Les portes de la DDS se sont ouvertes. Tout le monde a vu la cruauté du régime Habré. Des hommes qui ont traité leurs propres compatriotes avec inhumanité. C’était l’oeuvre de Habré, son idée, son obsession, son arme politique: pour embastiller tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Ou qui ont le tort d’avoir un début de réflexion politique contraire au sien. Le pire c’est qu’il y en avaient qui n’ont aucune idée de ce qu’est c’est la politique.

Ce lundi marquera le début de la fin d’un destin tragique, celui d’un homme qui pouvait tout réussir mais qui a tout raté. Parlera t-il? Rendra t-il des comptes aux victimes et aux tchadiens? Enfin, saisira t-il l’occasion pour s’expliquer? Ce procès est aussi une chance pour lui afin qu’il se défende. Pour comme il l’a même dit, laver son honneur. Ceux qui le connaissent doutent qu’il décide de parler. Déjà, il ne collabore pas. Il a choisi plutôt de se murer dans le silence. Là encore, il rate un rendez avec lui même. Avec l’histoire. Et avec son destin par simple orgueil. Un trait de caractère bien tchadien.

Bello Bakary

Lmiroir

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